Grève massive contre la réforme des retraites

Les Français se préparent au pire

Certains disent le « jeudi noir ». D’autres, le « mur du 5 décembre ». Ou simplement « l’enfer »…

Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire la grève massive qui est prévue jeudi en France. De Paris à la plus simple commune, le pays au grand complet sera à l’arrêt, alors que trains, transports en commun, écoles, éboueurs, police, avocats et même certains services hospitaliers cesseront de fonctionner pour une journée, sinon plus, la mobilisation étant annoncée comme « reconductible ».

Rarement grève aura-t-elle suscité autant d’inquiétudes avant même d’avoir débuté. Voilà plusieurs semaines déjà que les grands syndicats français appellent à la protestation, dans ce qui s’annonce comme un autre défi majeur du mandat d’Emmanuel Macron.

À l’origine de cette grogne généralisée : la réforme des retraites envisagée par le président français, tel que promise lors de sa campagne.

Pour faire court, le gouvernement souhaite harmoniser les 42 ( !) régimes de retraite différents qui existent en France, où le taux de cotisation et l’âge du départ à la retraite varient selon les professions.

Du lot, on compte une dizaine de régimes spéciaux, particulièrement intouchables, comme celui des cheminots de la SNCF, en raison de leur contribution à la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Ceux-ci peuvent notamment prendre leur retraite dès l’âge de 52 ans, un « droit acquis » que peu ont osé contester.

Ce nouveau régime universel vise théoriquement à simplifier le système et à assurer une plus grande égalité entre les Français. Les retraites seraient désormais calculées selon le principe du régime par points, où « chaque euro cotisé donne les mêmes droits pour tous ».

Le plan peut sembler intéressant sur papier, mais il inquiète un grand nombre de Français, qui craignent d’y perdre au change. D’où le malaise qui n’a cessé de s’amplifier tout l’automne, malgré les multiples tentatives du gouvernement pour adoucir les angles et justifier sa démarche.

Lancée comme un coup de semonce, une première grève des transports avait déjà immobilisé Paris le 13 septembre. Cette fois, il semble que la mobilisation sera encore plus importante, quitte à être reconduite jusqu’à Noël, selon les syndicats.

Vieux dossier

Ce n’est pas la première fois, en France, que le gouvernement s’attaque au délicat dossier des retraites. Plusieurs réformes se sont succédé depuis le milieu des années 80. Mais il semble que celle-ci passe beaucoup moins bien, en raison de son ampleur, explique Michel Pigenet, historien des mouvements sociaux.

« Auparavant, on fractionnait les réformes. Un coup, c’était le régime général, un coup, les fonctionnaires, un coup, la SNCF. Cette fois, on prend tous les régimes d’un seul coup. C’est peut-être un peu audacieux [de la part du gouvernement], parce que ça inquiète tout le monde en même temps. »

— Michel Pigenet 

Le premier ministre Édouard Philippe a annoncé qu’il comptait faire adopter les réformes le plus vite possible, possiblement au début de 2020. Peut-il plier sous la pression ? Tout dépendra de la force et de la longévité du mouvement.

Michel Pigenet rappelle qu’en 1995, sous la présidence de Jacques Chirac, le premier ministre Alain Juppé, un politicien aguerri, avait dû reculer sur sa réforme des régimes spéciaux, après trois semaines de grève massive. Et il se demande comment l’actuel gouvernement, « sans expérience politique, un peu hors sol et sans épaisseur historique », pourrait faire mieux.

En attendant, la population se prépare au pire.

Privés de transport, des centaines de milliers de Français se demandent comment ils feront pour se rendre au travail ou gérer la fermeture des écoles. Certains emmèneront leurs enfants avec eux, d’autres ont carrément prévu de dormir au bureau afin de ne pas manquer les importantes réunions prévues jeudi. Ces contorsions sont loin de faire sourire, même si une majorité de Français dit pour l’instant soutenir le mouvement.

« Pas très cool pour le boulot, lance Isabelle, infirmière qui doit prendre le RER [train de banlieue] tous les jours pour se rendre à l’hôpital. Je vais devoir travailler de la maison jeudi et vendredi, sinon ce sera galère pour les allers-retours, et je dois être revenue pour mon fils de 10 ans.

« Je suis inquiète et de très mauvaise humeur, surtout si la grève dure au-delà du week-end. Comment gérer les malades à l’hôpital ? La famille ? L’un ou l’autre, ça passe. Mais les deux en même temps, c’est trop. »

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