Notre choix

Cauchemar à l’état pur

Drame d’horreur
Hereditary
Ari Aster
Avec Toni Collette, Gabriel Byrne, Alex Wolff, Milly Shapiro
2 h 07
4 étoiles et demie

Le drame du fan de film d’horreur est qu’à force de fréquenter son genre favori, il finit par en connaître tellement les clés et les codes que plus rien n’arrive à l’effrayer. Il enfile les films, les analyse avec la distance du spécialiste, partage avec un enthousiasme rationnel les quelques rares productions qui trouvent grâce à ses yeux, mais au fond de son âme subsiste l’espoir, si souvent déçu, de retrouver cette peur pure qui l’a pris aux tripes la première fois qu’un film l’a terrifié.

Eh bien, Hereditary (Héréditaire) est destiné à ce genre de cinéphiles. Quant aux petites natures qui tournent de l’œil à la moindre apparition de fantôme, Hereditary est à fuir, sous peine de faire des cauchemars jusqu’à la fin de leurs jours. C’est à ce point-là, et Ari Aster se range dès son premier long métrage dans une catégorie à part, si bien qu’on se demande comment il arrivera à dépasser cette réussite pour son deuxième film.

Tout commence avec la mort de la matriarche de la famille, la mère d’Annie (formidable Toni Collette), une maquettiste de métier. Ses miniatures apportent dans le film des jeux de miroir et des mises en abyme brillants, qui renforcent le sentiment d’étrangeté, car on ne sait pas toujours dans quel décor nous nous situons, ni qui (ou quoi) tire les ficelles de cette famille en apparence normale. Cela ne s’appelle pas « hérédité » pour rien, car Annie, en fréquentant un groupe de soutien pour les endeuillés, dévoile des éléments troublants de son héritage familial. La folie et le dysfonctionnement coulent dans ses veines, et on ne devine pas à quel point. Sa relation avec ses enfants, Peter (Alex Wolff) et Charlie (Milly Shapiro), est teintée de cette culpabilité des mères imparfaites et de colère refoulée, tandis que son mari, Steve (Gabriel Byrne), un peu à part dans la cellule, tente de calmer les esprits quand les tensions se font plus vives. À ce sujet, le jeu de Wolff, poignant, et celui de Shapiro, bizarre sur tous les plans (vous n’oublierez pas son tic sonore), insufflent à l’intrigue une profondeur émotive qui fragilise davantage le spectateur, déjà aux prises avec la douleur des personnages à laquelle s’ajoute le surnaturel de la situation.

On n’a pas envie de révéler le moindre punch de ce film qu’on regarde comme sous hypnose, et qui nous impose un lent mais solide crescendo de terreur absolue, ou se mêlent l’onirisme et le spiritisme, jusqu’à la révélation finale – ahurissante. 

Les revirements sont parfaitement imprévisibles (et traumatisants), Aster n’use d’aucune de ces astuces faciles du film d’horreur (pas de sursaut cheap, ici), utilise régulièrement les angles morts de ses plans pour nous tétaniser sur notre siège, bref, le réalisateur construit, patiemment, tout un environnement de plus en plus lugubre qui nous emprisonne, comme les figurines d’Annie, dans une maison aux horreurs multiples.

Tout se déglingue sous nos yeux dans cette famille et nous assistons, impuissants, à quelque chose de pire que ce à quoi on pouvait s’attendre. Pour tout dire, on n’avait pas vécu un tel cauchemar depuis Le locataire de Polanski, dont l’œuvre est l’une des nombreuses influences manifestes d’Ari Aster. Retenez ce nom, car il se pourrait bien que l’élève dépasse rapidement le maître. Hereditary est un tour de force dont on ne revient tout simplement pas.

Critique

Crise de foi

Drame
First Reformed
Paul Schrader
Avec Ethan Hawke, Amanda Seyfried, Cedric the Entertainer
1 h 48
3 étoiles et demie

SynoPsis

Alors que la petite église où il prêche s’apprête à célébrer son 250e anniversaire, un révérend est appelé à entendre un nouveau paroissien, obsédé par les changements climatiques et l’avenir du monde, au point où il ne peut se réjouir de la grossesse de sa conjointe.

Le vétéran Paul Schrader offre ici son meilleur film à titre de réalisateur. Empruntant un peu l’approche austère qu’ont prise des cinéastes comme Robert Bresson ou Ingmar Bergman en leur temps, le cinéaste américain propose une réflexion sur la foi, qui dépasse de loin le simple cadre religieux. Entendez par là que Schrader aborde dans son film des thèmes très contemporains, lesquels font notamment écho aux formes de radicalisme qui émergent dans toutes les sphères de la société.

Ethan Hawke, qui trouve ici son plus grand rôle depuis longtemps, traduit à merveille le trouble de ce révérend qui, au contact d’un homme n’ayant plus foi en l’humanité, en vient à se remettre profondément en question lui-même. Il se raconte aussi au fil de l’écriture d’un journal intime qu’il compte éventuellement détruire. La montée dramatique est à cet égard fort bien menée, et aboutit à un dénouement très fort, très grinçant.

Même si ce film ne ressemble en rien à Taxi Driver, dont Paul Schrader a écrit le scénario, les thèmes de First Reformed et du célèbre film de Martin Scorsese, d’une certaine façon, se recoupent.

Notez que ce beau film, très dépouillé, peut être vu à Montréal en version originale avec sous-titres français.

Critique

De grandes actrices, de belles fringues, mais peu d’action

Comédie d’action
Ocean’s 8
(V.F. : Debbie Ocean 8)
Gary Ross
Avec Sandra Bullock, Cate Blanchett, Rihanna, Anne Hathaway…
1 h 50
3 étoiles

SynoPsis

À sa sortie de prison, Debbie Ocean, la sœur de Danny, réunit un groupe de filles pour planifier le vol d’un collier de diamants durant le Gala du Metropolitan Museum.

Debbie Ocean a le crime dans le sang. Dès sa sortie de prison, la sœur de Danny (interprété par George Clooney dans la trilogie des films Ocean) prépare déjà son prochain coup : dérober un magnifique collier de diamants, le Toussaint, enfermé dans la chambre forte de la célèbre maison Cartier. Pour mettre son plan à exécution, elle réunit un groupe de filles, chacune spécialiste dans son domaine : une diamantaire, une pirate informatique, une designer de mode, etc. Ensemble, elles planifieront le vol parfait.

Les fans des films Ocean’s 11, 12 et 13 vont aimer ce spin-off à la distribution 100 % féminine. Il faut le dire, c’est un peu Noël à l’écran avec toutes ces excellentes actrices. Et, ce qui ne gâte rien, elles ont visiblement beaucoup de plaisir à jouer ensemble. Cate Blanchett est surprenante dans son rôle de propriétaire de bar et avec son look Ziggy Stardust. Anne Hathaway en actrice un peu intense est tout à fait crédible. Rihanna est bluffante en hacker, et Sarah Paulson, en mère de banlieue receleuse, nous fait rêver à une série télé qui serait inspirée de son personnage. Quant à Helena Bonham Carter, elle est tout simplement hilarante en designer fantasque. Mais la reine du film est indéniablement Sandra Bullock, qui règne en reine bienveillante sur cette bande de criminelles sympathiques. 

L’intrigue est mince et les amateurs de cascades et de revirements imprévus resteront peut-être sur leur faim. Mais ce n’est pas bien grave. Le plaisir réside surtout dans les interactions entre les actrices ainsi que dans les fringues absolument magnifiques (la mode est un personnage à part entière dans ce film). Sisters Are Doin’ It For Themselves, chantaient Eurythmics et Aretha Franklin dans les années 80. C’est un peu ça, Ocean’s 8 : le plaisir et la force de la solidarité féminine. Le crime est accessoire.

Critique

La vie, mode d’emploi

Comédie romantique
Napoléon en apparte
Jeff Denis
Avec Jean-Michel Girouard, Joëlle Bond, Maxime Robin
1 h 20
3 étoiles

SynoPsis

Vivant seul en appartement, Napoléon (Jean-Michel Girouard) cherche deux choses dans la vie : l’autonomie et l’amour. La proximité envahissante de ses parents freine l’atteinte de son premier objectif. Quant à sa quête d’amour, elle se manifestera sous le nom et les traits de Joséphine (Joëlle Bond). Napoléon vivra-t-il un Austerlitz ou un Waterloo ?

Le premier long métrage de Jeff Denis est traversé du début à la fin par l’originalité. Dès la première scène, le réalisateur nous agrippe au collet et nous happe dans un univers légèrement décalé dans lequel on s’abandonne. Et ce n’est pas uniquement parce que le film fait vintage avec son filtre sépia. Sa mise en scène est tordue, un peu folle, et sert parfaitement les personnages un brin caricaturaux (dans le bon sens du terme), surréalistes et vivant dans le champ gauche, à l’abri d’un monde trop souvent aseptisé.

Cette comédie romantique, charmante et hors norme, nous fait sourire. Et ce, en dépit d’un scénario qui, à certains moments, manque de souffle, s’englue même, avant de reprendre de sa mouvance. En dépit aussi de passages ultralégers qui donnent parfois l’impression de sortir tout droit d’un épisode de Symphorien. Une scène dans laquelle les personnages se balancent des métaphores florales pour parler de l’acte sexuel est particulièrement pénible.

Il reste que ce film est de ceux à voir en salle pour sa beauté esthétique et sa recherche de décors atypiques. L’usage d’une lentille grand-angulaire donne des effets étonnants, saisissants, dans les intérieurs, comme l’appartement de notre héros qui cherche sans arrêt le mode d’emploi à sa vie. Autre joyeuse idée, ces musiciens qui apparaissent soudainement dans le décor. La trame sonore prend alors tout son sens.

Au visionnement, nous nous sommes rappelé le très beau film Attila Marcel de Sylvain Chomet. Napoléon en apparte lui ressemble à travers son univers fantasque, ses personnages attachants, sa musique prenante. La finale du film ouvre la porte toute grande à une suite. On a déjà hâte.

Critique

La loi du désir 

Drame
On Chesil Beach
Dominic Cooke
Avec Saoirse Ronan, Billy Howle, Emily Watson
1 h 50
3 étoiles

SynoPsis

En 1962, dans l’Angleterre d’avant la révolution sexuelle, Edward, un musicien, et Florence, une violoniste, se retrouvent seuls dans une auberge du Dorset, au bord de la mer, pour savourer leur lune de miel. Or, les jeunes mariés sont ignorants des choses de l’amour, et leur nuit de noces sera déterminante pour la survie du couple. 

Si vous aimez l’Angleterre, ses mœurs feutrées, ses paysages au charme suranné, son accent distingué, vous serez happé par On Chesil Beach. Dès les premiers plans, le long métrage de Dominic Cooke nous fait penser aux films de Joseph Losey, à la belle époque du cinéma « so british ! ».

Malheureusement, malgré des images à couper le souffle et une musique magnifique (Haydn, Mozart, Bach, etc.), On Chesil Beach ne parvient pas à nous convaincre de la vraisemblance de cette histoire de classe et de tabou sexuel. 

Le réalisateur porte à l’écran le roman de l’auteur à succès Ian McEwan, qui signe le scénario. Il dirige impeccablement Saoirse Ronan et Billy Howle dans les rôles principaux du couple de jeunes mariés. Ronan et Howle sont parmi les meilleurs interprètes de leur génération au cinéma. La première s’est fait connaître dans Brooklyn, puis Lady Bird ; le second est un acteur britannique qui fait penser à un jeune Michael York. La chimie opère parfaitement entre les deux, tellement qu’on a de la difficulté à croire qu’ils aient si peur de consommer leur nuit de noces. Le cinéaste a beau semer plusieurs pistes pour nous indiquer la frigidité de Florence, cela passe difficilement l’épreuve de la vérité. 

Passant constamment du présent (dans la chambre des mariés à l’auberge) au passé (leur rencontre et leur idylle dans la campagne anglaise), de l’intimité aux scènes en famille, Dominic Cooke fait un portrait d’une Angleterre entre deux eaux. Son film a un pied dans le puritanisme et la bourgeoisie classique, l’autre dans le « Swinging London » et la culture pop.

Hélas, le réalisateur précipite le récit et rate totalement sa fin, en tombant dans le pur mélo. En comparaison, Jacques Demy fait preuve de réserve dans Les parapluies de Cherbourg. On frise le ridicule. Dommage. 

Critique

La campagne et ses clichés…

Comédie
Normandie nue
Philippe Le Guay
Avec François Cluzet, Toby Jones, François-Xavier Demaison
1 h 45
2 étoiles et demie

SynoPsis

Le maire d’un petit village normand, gravement touché par la crise des éleveurs, profite du passage d’un photographe conceptuel réputé, spécialisé dans le déshabillage des foules, pour attirer l’attention des médias. Il doit toutefois convaincre les villageois de participer à l’exercice…

Grâce à des films comme Les femmes du 6e étage, Molière à bicyclette et Floride, Philippe Le Guay s’est imposé comme un spécialiste de la comédie intelligente à vocation populaire. Si l’intention derrière Normandie nue est fort louable – attirer l’attention sur les difficultés de la population rurale –, force est de constater que le cinéaste a eu cette fois la patte un peu trop lourde.

Manier l’humour dans une comédie sociale qui aborde des thèmes graves – façon The Full Monty – est un art parfois difficile à maîtriser. Le regard que porte Philippe Le Guay sur la vie rurale relève trop souvent du cliché, et génère des gags qui, la plupart du temps, n’atteignent pas leur cible.

Du coup, les comédiens se sentent forcés de jouer de façon plus grossière dans l’ensemble, y compris François Cluzet. Même s’il charrie toujours avec lui un grand capital de sympathie, ce dernier n’offre pas ici une performance à marquer d’une pierre blanche. Le dénouement de l’intrigue, et la façon dont il est illustré, n’est guère cohérent non plus avec tout le discours entendu jusque-là.

Le Guay propose un film au rythme déficient qui, à l’arrivée, n’atteint pas du tout l’objectif qu’il s’était fixé. Un rare faux pas dans une filmographie généralement de belle tenue.

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