HAUSSE DU VAPOTAGE CHEZ LES JEUNES

Ottawa fait fi de sa propre étude

Alarmé par l’augmentation vertigineuse du vapotage chez les jeunes, Washington serre la vis à l’industrie. Santé Canada estime pour sa part que la situation est stable au nord de la frontière, alors qu’une étude que le Ministère a lui-même commandée contredit cette affirmation. Pendant ce temps, une marque hyper populaire chez les jeunes fait sa place au Canada. Explications.

Vapotage

Des conclusions contradictoires

Alors que Washington s’inquiète de l’explosion du vapotage chez les jeunes, Santé Canada estime toujours que la situation est stable de notre côté de la frontière. Or, une étude commandée par le Ministère contredit cette affirmation.

Dans une longue déclaration publiée le 15 novembre dernier, le commissaire de la Food and Drug Administration (FDA), Scott Gottlieb, n’a pas mis de gants. Aux yeux du dirigeant de la plus haute autorité en santé aux États-Unis, le vapotage n’est ni plus ni moins qu’une « épidémie ».

Il a du même coup déclaré la guerre à l’usage des cigarettes électroniques chez les jeunes en annonçant des règles plus strictes visant l’industrie.

Selon la FDA, de 2017 à 2018 seulement, l’usage des vapoteuses a augmenté de 78 % auprès des élèves de high school (de 15 à 18 ans). Et les plus jeunes ne sont pas en reste, puisque les élèves de middle school (de 12 à 14 ans) ont vu leur consommation connaître une hausse de 48 %.

Le même jour, quelques heures à peine après la sortie de la FDA, Santé Canada a diffusé un communiqué dans lequel il estimait que le Canada « n’a pas connu un pic semblable ». Conséquemment, le Ministère ne compte pas modifier la législation encadrant le vapotage mise en place en mai dernier.

Or, par cette affirmation, le gouvernement fédéral contredisait une étude qu’il a lui-même financée.

Contradiction

Dans sa déclaration du 15 novembre, Ottawa s’appuyait sur l’Enquête canadienne sur le tabac, l’alcool et les drogues (ECTAD), étude menée par Statistique Canada auprès de 16 000 Canadiens de 15 ans et plus, dont 5000 âgés de 15 à 19 ans.

Ses résultats, publiés en octobre dernier, confirment en effet qu’en 2017, 6,3 % des Canadiens âgés de 15 à 19 ans avaient utilisé une cigarette électronique au cours des 30 derniers jours. Une donnée inchangée par rapport à 2015.

Mais une autre étude commandée par Santé Canada à l’Université Waterloo, l’Enquête canadienne sur le tabac, l’alcool et les drogues chez les élèves (ECTADE), envoie un signal tout autre.

Dévoilée en juin dernier, cette enquête menée auprès de 52 000 jeunes Canadiens nous apprend qu’en 2016-2017, 10 % des élèves du secondaire avaient utilisé une vapoteuse au cours des 30 derniers jours. En 2014-2015, cette proportion était de 5,7 %. Il s’agit d’un bond de 75 %.

« Cette enquête nous aide à mieux cibler nos efforts pour soutenir les jeunes afin qu’ils fassent de meilleurs choix pour leur santé. Elle nous fournit une solide base de données pour nos prochaines réglementations. »

— Ginette Petitpas Taylor, ministre fédérale de la Santé, sur le site de l’Université Waterloo présentant l’étude

Selon cette même étude, au Québec, ce sont 9,8 % des élèves du secondaire qui avaient utilisé une cigarette électronique au cours des 30 derniers jours en 2016-2017, une proportion comparable aux données canadiennes. La hausse est toutefois moins spectaculaire, car davantage d’élèves l’avaient utilisée en 2014-2015 (6,8 %).

L’Institut de la statistique du Québec a publié hier l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire 2016-2017, menée auprès de 62 000 jeunes dans la province. Et ses résultats sont, à quelques dixièmes de point près, les mêmes que ceux de l’enquête canadienne : 10,9 % des répondants avaient utilisé une cigarette électronique au cours des derniers jours, avec un pic chez les élèves de cinquième secondaire (14,7 %).

Inexplicable

Par courriel, un porte-parole de Santé Canada a convenu ne pas pouvoir « expliquer pourquoi les taux observés dans l’ECTADE sont supérieurs à ceux observés dans l’ECTAD ». « Mais l’augmentation du nombre d’étudiants qui vapotent est préoccupante », ajoute-t-il.

Flory Doucas, codirectrice de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac, déplore que « pour rassurer la population, Santé Canada prend la portion d’une enquête moins efficace alors que sa propre enquête, chez 50 000 jeunes, montre une hausse flagrante ».

La Presse a a tenté de savoir pourquoi Ottawa, devant deux études commandées par Santé Canada, avait tranché en faveur de celle dont l’échantillon était 10 fois moins grand.

D’une part, le Ministère nous a répondu que l’enquête retenue était plus inclusive, car elle tenait compte des « jeunes à l’écart du système éducatif […] qui pourraient être plus à risque d’utiliser des produits de vapotage ». Suivant cette logique, la proportion de vapoteurs calculée par l’ECTAD devrait être plus élevée que chez les élèves. C’est toutefois l’exact contraire qui est observé.

D’autre part, Ottawa signale que les échantillons de l’enquête sur la population générale contiennent des données plus récentes : la collecte de données s’est terminée en décembre 2017, alors que celle de l’enquête sur les élèves du secondaire s’est terminée quelques mois avant, en mai 2017. « L’ECTAD est la source de données la plus à jour », précise-t-on.

En phase avec les États-Unis

N’empêche, « qu’on regarde ça de n’importe quelle manière, il y a lieu de se demander pourquoi Santé Canada a choisi de se référer à ces chiffres-là », estime David Hammond, professeur à la Chaire de recherche en santé publique appliquée de l’Université de Waterloo, en Ontario.

Selon lui, Ottawa se fonde sur des chiffres qui ne sont pas suffisamment à jour pour justifier sa non-intervention dans le dossier des vapoteuses. Au cours des jours qui ont suivi le communiqué de Santé Canada, le professeur a joint le Ministère pour lui fournir des données à jour qui, d’après lui, sont exactement en phase avec la hausse observée aux États-Unis.

Santé Canada nous a confirmé avoir reçu ces nouvelles données recueillies au cours de l’été 2018. « Bien qu’ils ne soient pas encore accessibles au public, les chiffres suggèrent une augmentation du nombre de jeunes vapoteurs depuis août 2018. Santé Canada estime que cette hausse est préoccupante », nous a écrit le Ministère.

« Nous examinons si des mesures réglementaires supplémentaires sont nécessaires », ajoute-t-on.

Vapotage

Champ libre au tsunami Juul

Elle est toute petite, ne pèse presque rien, ressemble à une clé USB qu’on peut discrètement glisser dans sa poche.

C’est le rêve des investisseurs. Et le cauchemar des groupes antitabac.

Voici donc la Juul, la vapoteuse nouveau genre arrivée au Canada à la fin du mois d’août dernier.

Fondé en 2015 à San Francisco, son fabricant Juul Labs a déclenché un tsunami sur le marché américain du vapotage, dont il détiendrait 75 % à l’heure actuelle. Sa vapoteuse, qui utilise des capsules jetables, est propulsée par son image cool qui a séduit autant les fumeurs aguerris… qu’un jeune public qui n’avait encore jamais fumé.

Comme au sud de la frontière, l’effet Juul ne s’est pas fait attendre au Canada, selon David Hammond, professeur à la Chaire de recherche en santé publique appliquée de l’Université de Waterloo.

« Nous avons mené des études en août et en septembre, et en un très court laps de temps, nous avons vu une importante hausse de consommation chez les jeunes », explique le chercheur.

À ses yeux, « Juul est un réel problème ».

Succès chez les jeunes

Sur son site web, Juul Labs se donne comme mission de « fournir une solution de rechange satisfaisante aux fumeurs adultes ». Mais avec ses pubs léchées et ses offensives sur les médias sociaux, l’entreprise a fidélisé un public bien plus large.

« Les études démontrent que la cigarette électronique aide les fumeurs à arrêter, et c’est une bonne chose, reconnaît David Hammond. Le problème, c’est que les jeunes aiment la Juul bien plus que les fumeurs adultes. »

« Il faut dire que quand on fait de la promotion tous azimuts, c’est normal que les jeunes tombent dans le piège. »

— Flory Doucas, codirectrice de la Coalition pour le contrôle du tabac

À ce sujet, la législation québécoise, qui interdit la vente en ligne de la cigarette électronique et en restreint la promotion, est plus sévère qu’ailleurs au Canada. Certaines mesures de la Loi concernant la lutte contre le tabagisme sont d’ailleurs contestées devant les tribunaux par les associations québécoises et canadiennes des vapoteries. Le procès s’amorcera lundi.

Constatant la hausse de popularité du vapotage chez les jeunes Américains, la Food and Drug Administration a haussé le ton il y a quelques semaines, annonçant que tous les produits aromatisés (autres qu’à la menthe) ne seraient désormais plus vendus dans les dépanneurs.

Aux États-Unis, Juul Labs n’a pas attendu que la nouvelle législation prenne place et a retiré des tablettes tous ses produits à saveur de fruits. Elle a également fermé ses comptes sur Instagram et Facebook afin de se défaire de son image d’une entreprise qui vise les jeunes.

Au Canada, toutefois, le plan d’action de Juul Labs ne change pas. Comme Santé Canada a décidé de ne pas emboîter le pas à son homologue américain, les capsules au goût de concombre ou de mangue sont encore bien visibles dans les dépanneurs hors du Québec. Ici, ces produits sont actuellement vendus seulement dans des boutiques spécialisées, mais ils devraient être offerts dans les dépanneurs et stations d’essence « au cours des prochaines semaines, comme le permet la loi », affirme Juul Labs dans une déclaration écrite envoyée à La Presse.

« Les marchés canadien et américain sont différents, nous ne croyons pas qu’une solution unique soit appropriée, poursuit Juul Labs, qui rappelle que Santé Canada interdit déjà les saveurs de desserts.

« Enthousiasme »

Dans les dépanneurs québécois, le produit analogue le plus en vue à l’heure actuelle est Vype, une cigarette électronique fabriquée par Imperial Tobbaco et qui vient elle aussi avec des capsules aux saveurs fruitées. Vype est notamment vendue dans les Couche-Tard de la province – dans une armoire sous clé derrière le comptoir, avec les autres produits du tabac.

L’enseigne québécoise s’enthousiasme d’ailleurs de la hausse de popularité des cigarettes électroniques. Jeudi dernier, son président et chef de la direction, Brian Hannasch, a fait part de son « enthousiasme » devant les perspectives de croissance de ce marché (voir texte de l’onglet 4).

Il y a quelques semaines, la BMO avait envoyé également une note aux investisseurs de Couche-Tard leur signalant que les marges de profit de produits comme Juul étaient le double de celles des produits traditionnels du tabac.

Les tenanciers de dépanneurs s’emballent eux aussi devant l’apparition prochaine de Juul sur leurs tablettes. 

Dans un billet daté du 22 novembre dernier, le portail DepQuébec faisait l’éloge de la Juul, qui aurait « réussi l’exploit de reproduire fidèlement la dose de nicotine obtenue en fumant une cigarette ».

C’est justement cet « exploit » qui suscite des inquiétudes. Grâce à sa technologie utilisant des sels de nicotine, la Juul envoie une grande quantité de nicotine à chaque bouffée : jusqu’à 59 mg/ml dans sa version la plus corsée, soit plus de trois fois la dose de 18 mg/ml contenue dans la capsule la plus forte de Vype.

« Non seulement c’est cool de l’utiliser, mais en plus, la Juul contient énormément de nicotine, se désole le chercheur David Hammond. Nous ne pouvons pas encore l’affirmer avec certitude, mais l’une de nos hypothèses à l’heure actuelle est que cette quantité de nicotine stimule la hausse du vapotage chez les jeunes. »

« En fait, si j’étais un adulte qui essaie d’arrêter de fumer, je commencerais probablement avec Juul. Mais en tant que parent, c’est la dernière chose que je voudrais voir mon enfant consommer. »

Santé

Les vapoteries passent à l’offensive

Le gouvernement du Québec est-il allé trop loin dans l’encadrement du vapotage ? Des associations de commerçants croient que oui, et tentent de convaincre la Cour supérieure de soustraire la cigarette électronique, un outil pour aider les fumeurs, plaident-ils, aux dispositions légales provinciales.

L’avocat Daniel Payette, qui représente l’Association québécoise des vapoteries, a déjà fumé trois paquets de Gauloises par jour lorsqu’il était étudiant. Il se rappelle encore les nombreux et pénibles essais pour finalement réussir à arrêter.

Il est convaincu que la cigarette électronique aurait pu l’aider à vaincre sa dépendance, et c’est pourquoi il a accepté ce mandat, a-t-il expliqué en ouverture de procès au juge Daniel Dumais, de la Cour supérieure.

Comme on peut le lire sur le site web de Santé Canada, les produits de vapotage ne contiennent pas de tabac, ne font pas de combustion, ne produisent pas de fumée et, à l’exception de la nicotine, ne contiennent qu’une fraction des produits chimiques présents dans les cigarettes.

Depuis novembre 2015, le vapotage est pourtant devenu extrêmement compliqué, disent les associations de vapoteries, en raison de la Loi québécoise contre le tabagisme.

Aux yeux des demandeurs, ces dispositions légales, plus sévères que la loi fédérale sur le tabac, ont pour but avoué d’assimiler la cigarette électronique aux produits du tabac et de lui imposer les mêmes restrictions.

Le gouvernement ne légifère pas à cause de réel danger lié au vapotage, mais plutôt par crainte du mimétisme, assure l’avocat des vapoteries.

« On pense qu’en portant un dispositif quelconque à la bouche, on va normaliser le geste de fumer et que des jeunes pourraient être appelés à fumer. Est-ce que les jeunes deviennent alcooliques parce qu’ils voient des gens boire une bière à une terrasse ? C’est un lien causal inexistant et c’est uniquement une appréhension. » — Daniel Payette

Sa collègue Me Audrey Boctor, qui défend l’Association canadienne de vapotage, considère que la réglementation actuelle cause un danger pour les fumeurs, privés d’information sur les produits de vapotage, une solution de rechange moins nocive que la cigarette, ajoute-t-elle.

Aussi, l’interdiction au Québec de pouvoir tester les produits en boutique constitue un frein important, ajoute Me Boctor. « Le fumeur n’a besoin que du moindre prétexte pour conserver la cigarette, même s’il sait à quel point elle est nocive, rappelle l’avocate. La première expérience de la cigarette électronique est cruciale. »

Selon l’avocate, l’Ontario et la Colombie-Britannique permettent à un maximum de deux personnes à la fois de vapoter à l’intérieur des points de vente.

Assouplissements en vue

Les avocats délégués par le gouvernement du Québec sont d’avis que les vapoteries comprennent mal l’encadrement légal de la cigarette électronique. « Ce n’est pas vrai que ce sont les mêmes restrictions que la cigarette de tabac, affirme Me Mélanie Robert. Il y a eu des assouplissements. »

Par exemple, d’ici quelques semaines, les acheteurs de produits de vapotage auront droit à la mise en garde « plusieurs de ces produits contiennent de la nicotine » plutôt que « le tabac tue ».

Les avocats de la Procureure générale du Québec estiment que les associations de vapoteries, des personnes légales, ne peuvent pas invoquer les droits à la sécurité et à l’intégrité, réservés aux personnes physiques. « Il s’agit ici de droits purement économiques, non reconnus par la Charte », dit Me Robert.

En ouverture de ce procès prévu pour trois semaines, des vapoteurs sont venus raconter les difficultés que leur cause la loi modifiée.

Aujourd’hui, le directeur provincial de Santé publique, le Dr Horacio Aruda, sera à la barre des témoins.

Selon les plus récentes statistiques de l’Organisation mondiale de la santé, qui datent de mai 2018, le tabac tue chaque année 7 millions de personnes dans le monde. Tous les jours, au Québec, 28 personnes meurent des suites du tabagisme.

Le plus récent portrait de Statistique Canada montre qu’en 2017, 15 % des Canadiens fumaient la cigarette, un chiffre en légère hausse après des années de diminution. Leur consommation moyenne était de 13,7 cigarettes par jour.

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