Mon clin d’œil

Bref, la reconstruction du Canadien, ça se limite aux tours de condos.

Témoignage

« Chez moi sans cesser d’être moi »

Toute ma vie j’ai été immigrante. D’abord enfant, avec mes parents exilés politiques, lesquels éprouvaient une grande gratitude envers les pays qui leur offraient un lieu de vie sûr. Ils avaient la ferme volonté d’en comprendre et en embrasser la culture pour mieux s’y intégrer, se rendre utiles et être heureux. 

Jeune adulte, je suis devenue à mon tour immigrante, en France puis au Québec, animée de la même philosophie de vie. Pendant ma première année dans le sud de la France, j’ai dû entendre la phrase « il vient d’où, votre petit accent ? » au moins une fois par jour, ce qui m’a poussée à le perdre parce que je voulais être vue (et entendue) comme une fille « de chez nous, peuchère ». J’ai par ailleurs adoré prendre l’accent et les expressions du Midi, chantant, coloré, gouleyant et sensuel. Je le reprends avec délice aussitôt que j’y retourne, bonne mère ! 

Mais mon nom de famille allemand me vaut d’autres questions : il vient d’où, votre nom ? Vous êtes juive ? D’origine alsacienne ? Ah, vous êtes brésilienne ? Comment ça se fait ? Explication : mes aïeux allemands ont immigré au Brésil. Et vite préciser, avant qu’on me les nazifie – en 1867 !

Ah, c’est loin quand même, me dit mon interlocuteur soulagé qui a failli se trouver mal en pensant à mon grand-père malfaisant caché dans la brousse brésilienne avec le Herr Dr Mengele. 

Maintenant que je vis au Québec, il m’arrive qu’on me demande si je suis française (souvent avec sympathie pour ma belle élocution, mais pas seulement – récemment je me suis fait dire « on voit bien que t’es française, tu n’as pas de patience avec les enfants ! » –, ce qui est d’ailleurs injuste, car c’est seulement avec son enfant impoli que je manquai de patience… 

Bref, « vous venez d’où ? » fait partie des joies et « peines in ze ass » de nos errances, tout comme le fait d’avoir à faire des efforts pour comprendre les mœurs locales quand on immigre. J’ai bien dû m’adapter aux portes qui se referment dans ma face, sti, depuis que je vis à Montréal où la notion de retenir les portes pour les suivants s’est perdue dans les bateaux de Jacques Cartier. Mon pays qui désormais n’est pas un pays, mais l’hiver me le rend bien à chaque instant, je m’y sens chez moi sans cesser d’être moi. Merci.

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