Notre choix

Splendeurs et misères de l’Occident 

DRAME
Cold War (V. F. La guerre froide)
Pawel Pawlikowski
Avec Joanna Kulig, Tomasz Kot et Agata Kulesza
1 h 28
4 étoiles

La guerre froide, cette période de tensions géopolitiques entre les États-Unis, l’URSS et leurs alliés, est un terreau fertile pour raconter des histoires fortes aux personnages tiraillés par mille et un sentiments contraires et, surtout, par la peur de l’autre.

En guise d’exemples, pensons aux longs métrages Bridge of Spies et La vie des autres ou à l’excellent roman The Moment de Douglas Kennedy. Cold War de Pawel Pawlikowski s’inscrit parfaitement dans cette lignée d’œuvres phares qui nous font revivre les lendemains de la Seconde Guerre mondiale de chaque côté du rideau de fer.

Cold War est admirable à tous points de vue. Dès les premières images, on sent que la réalisation de l’œuvre a été précédée d’un long mûrissement tant pour la construction de chaque plan que pour la création d’une atmosphère de fin du monde, l’écriture du scénario et le polissage des dialogues, réduits au minimum, mais toujours percutants.

Avec pour résultat qu’en moins de 90 minutes, Pawel Pawlikowski propose une histoire qui explore, sans jamais s’égarer, autant de thèmes que l’amour, la musique, la construction de son identité et la recherche du bonheur. Avec pour toile de fond la montée du communisme dans la Pologne des années 50.

Chanteuse et danseuse bourrée d’un talent qui ne demande qu’à éclore, Zula (Joanna Kulig), jeune femme au regard de feu, trouve son chemin sous la direction du pianiste et directeur d’orchestre Wiktor (Tomasz Kot), son professeur, mentor… et amant.

Mais très vite, fissures et tensions apparaissent dans ce couple formé de deux caractères forts. S’étirant sur une quinzaine d’années, leur histoire d’amour n’est pas seulement tissée de ruptures et de retrouvailles (une vraie guerre froide dans la guerre froide), mais aussi d’allers-retours entre la Pologne et Paris.

Pourquoi Paris ? Parce que pour deux amoureux d’art et de liberté, la Ville Lumière attire comme un aimant et devient une métaphore de l’Occident et de ses privilèges. Mais l’Occident peut aussi être abrutissant, comme Zula se plaira à le rappeler à Wiktor qui s’est ramolli depuis qu’il est passé à l’Ouest.

Au-delà des comédiens, c’est la musique qui est la grande vedette de ce film. La musique qui unit les peuples, la musique comme vecteur d’identité culturelle, la musique présente dans toutes les grandes histoires d’amour. Ainsi, dans les premières minutes du film, le réalisateur fait émerger tout un pan de la musique folklorique polonaise à travers une formation de jeunes chanteurs, danseurs et musiciens.

Plus tard, à Paris, la caméra s’attarde longuement dans le monde enfumé des boîtes existentialistes de la rive gauche. Sur un fond musical de jazz, de be-bop, de chanson française et même d’un brin de rock, Pawlikowski et ses personnages nous prennent littéralement par la main pour nous entraîner dans des nuits langoureuses, sensuelles, fiévreuses et abondamment arrosées d’alcool.

Comme Ida, film précédent du réalisateur qui lui a valu l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, Cold War a été tourné en noir et blanc. Les plans, les scènes comme les contrastes sont magnifiques. Ils rappellent le travail de photographes tels Robert Doisneau, Robert Capa ou Lee Miller.

La caméra aime tout : les gens, la lumière, les animaux, les objets, la nature, la pluie et beaucoup la nuit.

Pawel Pawlikowski ne cache pas que les personnages de Wiktor et de Zula sont inspirés de ses parents, morts juste avant la fin de la guerre froide. Cold War est le plus bel hommage d’un fils unique à ceux qui lui ont donné la vie. Et au pays où il a grandi.

Critique 

Fable écologique

Film d’animation
Pachamama : Le trésor sacré
Juan Antin
70 min
3 étoiles

Synopsis

Cordillère des Andes, XVIe siècle : après que le totem qui protège leur village eut été confisqué par les Incas, les jeunes villageois Tepulpaï et Naïra partent sur la route pour le récupérer.

Pachamama – Terre-Mère, selon la mythologie inca – est un conte initiatique traditionnel qui raconte le passage à l’âge adulte d’un jeune garçon, Tepulpaï, qui ne prend pas beaucoup les choses au sérieux. Sa quête pour récupérer Huaca et sauver son village le forcera à s’associer à son amie Naïra, plus sérieuse. Ensemble, ils feront la rencontre de toutes sortes de personnages, affronteront autant une «  mer de nuages » que les conquistadors espagnols, et apprendront la débrouillardise, la confiance, le « réfléchissement » et l’entraide.

Porté par la flûte de Pan, des couleurs très tranchées – des roses, des verts, des bleus, des jaunes – et un dessin naïf, Pachamama est un joli film, pas particulièrement original, mais bien mené. Il a également une résonance actuelle puisque se dessine en filigrane une fable écologique : pour que la Terre nous donne ses fruits, il faut en prendre soin.

Bien sûr, la finale est trop belle pour être vraie – la pluie reverdit les champs et les montagnes ravagés par les flammes, les soldats espagnols disparaissent dans des crevasses et le capitaine assoiffé d’or fuit devant les ancêtres morts.

C’est un conte, après tout, et les enfants auront bien le temps d’apprendre que la vie n’est pas toujours arrangée avec le gars des vues  – la réalité historique de la conquête espagnole, on le sait, est pas mal différente de ce que raconte ici Pachamama… Il reste cependant un film visuellement joyeux et bien raconté sur la transmission des traditions, le respect et la solidarité, autant de valeurs dont on ne parlera jamais trop.

Critique

Classique, mais instructif

DOCUMENTAIRE
The Great Buster – A Celebration
(V. F. Buster Keaton : Une célébration)
Peter Bogdanovich
Avec Bill Hader, Dick Van Dyke, Mel Brooks
1 h 42
Trois étoiles

SYNOPSIS

À partir d’entrevues, d’images fixes et de nombreux passages tirés de ses films, tant muets que parlants, ce long métrage documentaire retrace la carrière et la vie personnelle de Buster Keaton, cinéaste et acteur qui a marqué l’histoire du cinéma américain vers la fin de la période du muet.

Accoler l’épithète de « célébration » au nom du cinéaste Buster Keaton dans le titre de ce long métrage documentaire est tout à fait judicieux. Car c’est bien célébrer un des grands du cinéma américain qu’a voulu faire le réalisateur Peter Bogdanovich.

Célébrer dans le sens de lui dérouler un tapis rouge étoilé où de nombreux amis, admirateurs, comédiens, humoristes viennent témoigner du génie, du talent ou encore du sens du timing de l’acteur et comédien dont le génie s’est malheureusement peu à peu éteint avec l’arrivée du cinéma parlant.

Et on dit bien célébrer, commémorer, plus que réhabiliter. Car Buster Keaton n’a besoin de personne pour rester en haut de l’affiche, comme dit la chanson. Les nombreux passages de ses films présentés dans le documentaire rappellent combien il a été inventif, combien ses mises en scène et ses cascades réussissent encore aujourd’hui à nous faire rire.

En fait, on ne met pas de temps à constater que les extraits de films de Keaton sont supérieurs au documentaire lui-même. Sans eux, le film de M. Bogdanovich serait une succession sans relief de témoignages, certes chaleureux, mais platement rendus par des personnes s’adressant à un interlocuteur invisible comme dans une publicité de savon.

Quant au montage, il est encore là très prévisible. Avec de vieilles photos, des coupures de journaux, des témoignages et, encore une fois, des extraits de films, Peter Bogdanovich propose une histoire chronologique de la vie de Keaton, mort le 1er février 1966. Une seule variable dans cette construction, les films qui sont considérés comme les meilleurs de Keaton, Le mécano de la « General », L’opérateur, Le metteur en scène, sont traités dans la section finale.

En dépit de ces faiblesses, le film constitue une excellence base pour s’initier à l’univers déjanté de Buster Keaton et connaître l’histoire de sa vie, avec ses hauts et ses nombreux bas.

Resucée anachronique

Comédie dramatique
The Upside
(V. F. : Sous un autre jour)
Neil Burger
Avec Kevin Hart, Bryan Cranston et Nicole Kidman.
2 h 06
Deux étoiles

SynoPsis

Un homme noir au chômage devient l’aide-soignant, et finalement l’ami, d’un homme blanc riche quadriplégique.

Dans le monde francophone, on connaît déjà l’histoire de The Upside, adaptation américaine du film Les intouchables, immense succès de 2011 qui a lancé la carrière d’Omar Sy. Feel-good movie, inspiré d’une histoire vraie, où un homme noir dans la dèche devient l’aide-soignant d’un homme blanc riche quadriplégique, et avec qui il va développer une amitié malgré leurs différences.

Il n’est pas étonnant que Hollywood ait flairé la bonne affaire, mais à peu près tout joue contre ce film en ce moment : la maison Weinstein qui a dû s’en départir dans la foulée du scandale #metoo, Kevin Hart empêtré dans la controverse de ses propos homophobes qui lui ont coûté le poste d’animateur de la prochaine cérémonie des Oscars, mais surtout, les temps ont changé. Connaissez-vous la théorie du « Noir magique » ? C’est ce personnage d’homme noir qui vient en aide et redonne goût à la vie à un homme blanc, un personnage récurrent, cliché et de plus en plus décrié du cinéma américain, de Sidney Poitier dans La chaîne à Eddie Murphy dans Trading Places jusqu’à Morgan Freeman dans Batman. En 2011, Les intouchables, malgré son succès, apparaissait déjà un peu daté par rapport aux films américains sur le même thème, et son adaptation, qui évite trop les points sensibles de la question raciale aux États-Unis, donne une impression d’étrangeté anachronique, quand des films comme Black Panther, Get Out ou If Beale Street Could Talk sont en train de changer complètement la donne ou qu’un film comme Green Book, actuellement à l’affiche, s’efforce d’inverser les rôles du buddy movie noir-blanc. Bien réalisé, porté par des acteurs talentueux (Kevin Hart, Bryan Cranston, Nicole Kidman), The Upside n’est pourtant pas un ratage dans sa forme ; c’est seulement que son scénario n’est plus du tout dans l’air du temps.

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