Élysée

Brigitte Macron imprime sa marque

L’Élysée aurait pu être sa tour d’ivoire. Elle a préféré en faire un lieu ouvert sur son temps. Touche après touche, Brigitte Macron a modernisé « la caserne », comme elle appelle le Palais, avec des œuvres contemporaines. Professeure de français, elle avait su imposer son amour pour un homme de 25 ans son cadet ; femme de président, elle ne se plie qu’à une étiquette, celle du protocole. « Je n’ai pas changé, affirme-t-elle. Ni dans ma tête ni dans ma manière de vivre. »

Sa singularité ne l’a pas empêchée de gagner le cœur des Français : selon notre sondage, ils sont 67 % à la plébisciter.

La Fontaine lui a appris à se méfier de l’entourage et des éloges

La semaine dernière, Emmanuel et Brigitte Macron inauguraient le château de Ferney-Voltaire pour promouvoir le Loto du patrimoine. Une escapade culturelle à la frontière genevoise où Brigitte, qui accompagnait son mari, marchait comme toujours d’un pas décidé à ses côtés. Dans ce lieu enchanteur, elle retrouve Voltaire, l’un de ses écrivains préférés. 

Emmanuel et elle étaient heureux de visiter le domaine du philosophe des Lumières, auteur du Traité sur la tolérance, texte, comme elle le souligne, d’une incroyable actualité. Une parenthèse pour ce couple partageant presque tout, dont l’amour des lettres, qui réussit à être seul au monde au milieu d’un cortège officiel et à se lancer des regards furtifs en se tenant la main.

« Si je suis à côté de mon mari, ce n’est pas par vanité, mais parce que, aujourd’hui, dans la société, les femmes ont leur place auprès des hommes », me disait-elle déjà avant d’entrer à l’Élysée. Ce combat, Brigitte le mène depuis longtemps. Pourquoi les femmes devraient-elles être en retrait ou courir derrière leur mari ?

« Mais quand je l’accompagne à l’étranger, je me plie au protocole et aux usages que dicte le pays. Je veux bien être une groupie, pas une potiche ! »

— Brigitte Macron

Ils sont comme des jumeaux qui n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre. Même si, en réalité, leurs activités ne se croisent que 10 % du temps. Elle entre et sort à sa guise. « J’en arrive à oublier que je suis escortée en permanence par des officiers de sécurité », lâche-t-elle.

La première dame n’a pas souhaité créer sa fondation. Elle veut rester pour le président une oreille attentive. Un relais privilégié et légitime afin de mettre en relief les sujets qui sont importants à ses yeux. Ainsi a-t-elle choisi de s’impliquer à travers des associations dans les violences faites aux enfants, l’éducation, le handicap, le droit des femmes… Des thèmes pour lesquels elle prend souvent conseil auprès des ministres concernés et va discrètement rencontrer les personnes qui souffrent. L’un de ses défis ? Que les handicapés vivent parmi nous sans différence.

À travers des drames personnels, elle connaît la fragilité de l’existence. Sa sœur Maryvonne, enceinte, s’est tuée en voiture avec son mari, Paul, alors que Brigitte, la petite dernière, n’avait que 8 ans. Il y a eu aussi ces jeunes élèves morts de cancer et qu’elle n’a jamais oubliés… et d’autres malheurs qui lui rappellent que tout peut vaciller brutalement. Sa force n’est pas de se projeter dans le futur, mais d’avoir cette capacité à vivre le moment présent. En se réjouissant des projets familiaux à venir : passer deux semaines l’été prochain avec ses petits-enfants, les voir aussi souvent que possible les mercredis et les week-ends, penser aux futures vacances à Brégançon… Et tout prochainement de « s’échapper » à Rome, où le couple sera reçu par le pape François au Vatican. Ils ont décidé de profiter de la Ville éternelle et marcheront la veille dans cette capitale dont Emmanuel Macron connaît chaque recoin. Il aime aussi Venise, Florence, Naples… D’ailleurs, il avoue avoir un lien très fort avec l’Italie.

UN ATOUT INDÉNIABLE

Le Souverain Pontife a fait du monde sa paroisse. À son image, les leaders de la planète font aujourd’hui, pour une réunion du G20 ou un autre enjeu diplomatique, le tour de la Terre en 72 heures. Ce qui laisse peu de place à l’école buissonnière ! Sa First Lady, qui l’a suivi dans la plupart de ses voyages – Emmanuel Macron a effectué 37 déplacements internationaux en une année – , de la Chine à l’Inde, des États-Unis à la Russie et au Sénégal…, est un atout indéniable pour lui. L’élégance et la silhouette de Brigitte ne doivent rien au hasard – elle s’astreint à une demi-heure de gymnastique quotidienne et à beaucoup de marche – , ses tenues de Vuitton, Alexandre Vauthier, Givenchy, Balmain…, son agilité sur ses talons de 8 centimètres, sa facilité à entrer dans des cercles si éclectiques suscitent l’admiration des femmes comme des hommes. 

Le talent n’est-il pas d’abord pour cette ancienne enseignante d’une institution d’excellence jésuite parisienne d’avoir réussi à passer de l’austérité à la lumière avec tant de naturel ? Son côté avenant, spontané, son parcours romanesque qui intrigue et fascine à la fois cassent l’image un brin intimidante d’une première dame. Sans avoir encore provoqué le « syndrome Kennedy », incitant les Français à demander qui est l’homme aux yeux bleus perçants à côté de la belle blonde, Brigitte est déjà très populaire. Cela entraîne toutes sortes de confidences, souvent douloureuses, de personnes en plein désarroi quêtant son soutien. « À mon niveau, au-delà d’identifier les causes, j’essaie de les faire avancer. »

Cette dynamique femme mène sa propre vie, calée sur le rythme effréné de son mari. Elle ne s’endort jamais avant qu’il la rejoigne, d’habitude vers 2 h. Lorsqu’ils n’ont pas d’obligation à l’Élysée ou ailleurs, ils dînent d’un repas léger dans l’appartement privé puis le président retourne travailler. Elle est fière de rappeler que leur relation n’a jamais changé. Et insiste : elle est d’abord la femme d’Emmanuel Macron avant d’être celle du chef de l’État.

Son existence peu banale l’a préparée à tout. Elle n’a peur de rien. Ajoutant au détour d’une phrase, combien son « amoureux » est facile à vivre. La vraie difficulté ? Le manque de sommeil, car Macron dort en veille ! Il n’est pas rare que des chefs d’État l’appellent en pleine nuit. Un président de mari qui, confie-t-elle à des proches, n’avait pas prémédité de se présenter à l’élection présidentielle. En fait, ce n’est guère l’appétit du pouvoir qui l’a décidé. Mais lorsqu’il était ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, il a compris qu’il arriverait sans doute à mettre la France sur d’autres rails. 

Grâce à ce que les Américains qualifient de talent « séquentiel », il peut traiter les sujets à fond, les uns après les autres. Et c’est ainsi que la politique lui a souri. Résultat ? Son entrée à l’Élysée, ce qui, pour Brigitte aussi, implique un subtil équilibre : il lui faut être à la fois présente et discrète. Superviser entre autres la bonne marche des dîners d’État et des multiples réceptions, même si elle explique volontiers que l’hôtel d’Evreux, demeure militaire et séculaire, « tourne » très bien tout seul. Dans ce paysage républicain, l’unique « hors cadre » est Nemo, le labrador noir croisé griffon, adopté dans un refuge de la SPA qui fait des dérapages contrôlés sur les parquets et, bien qu’il soit supposé rester dans les appartements privés, sillonne parfois les étages avec désinvolture.

RÉVOLUTION AU PALAIS

Cette fille de chocolatiers du Nord nantis habituée aux demeures accueillantes et cossues sait jongler entre respect du patrimoine et confort. Une révolution, et moins de caviar pour les mites, quand elle a fait enlever les lourds rideaux et tentures qui ornaient le palais, les vieux tapis sur lesquels on risquait de se tordre les chevilles et où quelques souris avaient trouvé refuge. Les tristes tapisseries d’antan sont désormais remisées au Mobilier national, dans le quartier des Gobelins. L’institution, véritable caverne aux merveilles, est chargée de conserver, d’entretenir le mobilier des palais de la République… 

Brigitte Macron a fait des choix audacieux dans les inépuisables réserves où sont notamment entreposées des créations commandées depuis 1964 à des signatures de renom. Comme les Pompidou, les Macron aiment les artistes contemporains et ils ont souhaité que ce lieu quelque peu figé soit moins en décalage avec son époque. La femme du premier magistrat de France a installé son bureau au rez-de-chaussée, dans le salon des Fougères donnant sur le parc. Changement de décor donc, avec une grande table contemporaine signée Matali Crasset, deux lampes de Coralie Beauchamp. Volupté suprême, de là elle peut apercevoir le président dans son fief du premier étage aux flamboyantes boiseries à la feuille d’or. 

Celui qui est né sept années après la mort du Général a osé faire enlever un tapis Louis XIV qui n’avait pas bougé depuis l’élection de De Gaulle et le remplacer par un autre, moderne et clair, tissé à la manufacture de la Savonnerie de Julien Gardair. Autres surprises : en haut de l’escalier Murat, dans cette antichambre par laquelle on accède au bureau présidentiel, il y a maintenant un immense tapis noir et blanc de Christian Jaccard, de confortables canapés et des fauteuils dessinés par Éric Jourdan. Ils voisinent désormais avec le mobilier XVIIIe.

Difficile, en ce lieu protecteur et imposant, de ne pas se demander si un homme d’État, entré très jeune dans le club des grands, n’est pas prédestiné à l’isolement en même temps qu’entouré d’une cour ? Brigitte sourit. Avec autant de recul que d’humour, l’ex-professeure de français et de latin rappelle : « N’oubliez pas que j’ai beaucoup lu La Fontaine et que je l’ai longtemps fait étudier à mes élèves. Ces moralistes singes, rats, renards… qui incarnent la flatterie tout au long de fables riches d’enseignements, m’ont appris à me méfier de l’entourage et des éloges… » Elle n’en dira pas plus.

Une arme de séduction massive

Plus populaire et moins clivante que son mari. Le premier sondage réalisé par l’IFOP pour Paris Match sur l’image de Brigitte Macron confirme le lien fort qu’elle est en train de nouer avec les Français. Inconnue il y a deux ans, elle a donc très vite séduit l’opinion. Un an après son entrée à l’Élysée, la femme d’Emmanuel Macron bénéficie d’une cote de satisfaction très élevée (67 %) qui rappelle celle de Carla Bruni (68 % en 2008). Elle est nettement plus populaire qu’Emmanuel Macron, soutenu par 43 % des Français quand Nicolas Sarkozy l’était par 37 %. 

Réputée plus à droite que son mari, l’Amiénoise Brigitte Macron plaît à toutes les catégories de Français : les moins de 35 ans (70 %) comme les plus de 65 ans (74 %). Sa popularité transcende les clivages politiques : quasi-unanimité chez les électeurs de La République en marche (94 %), mais 74 % de satisfaits chez les sympathisants socialistes comme chez ceux des Républicains (74 %). Elle réussit même à s’attirer les faveurs de presque un militant sur deux de La France insoumise ! Seuls les soutiens de Marine Le Pen ne cèdent pas à son charme : les trois quarts ne l’apprécient pas. Jugée en priorité cultivée (44 %), élégante (43 %), elle n’apparaît ni capricieuse ni rebelle. Brigitte Macron, c’est donc l’être et le paraître.

Selon Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’IFOP, « l’actuelle première dame s’inscrit davantage dans la continuité que dans la rupture par rapport à celles qui l’ont précédée ». Elle représente bien la France à l’étranger (68 %). Elle a une influence positive sur le président de la République (64 %), 12 points de mieux que Carla Bruni. Seule la longueur de ses robes fait encore débat dans les dîners en famille. Mais cette icône de la mode refuse de changer de look.

« Les Français ont découvert Brigitte Macron pendant la campagne, à laquelle elle a participé activement. Les couvertures de Paris Match ont aidé sa notoriété. Elle était au Louvre le soir de la victoire. Les Français ont le sentiment d’avoir un couple au pouvoir. »

— Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’IFOP

Véritable rock star

Vecteur essentiel de la communication présidentielle, souvent accueillie comme une rock star, elle multiplie les déplacements avec ou sans images mais toujours sans le son. Une communication très prudente qui pourrait à terme se retourner contre elle. Surtout si elle se résume à des questions de look. En attendant de « prendre davantage la confiance », comme disent les jeunes, elle s’est inspirée à la fois du style maîtresse de maison de Bernadette Chirac et du style protectrice des arts et lettres de Claude Pompidou. Tout en s’engageant dans des combats nobles et classiques (autisme, handicap, éducation).

Presque la moitié des Français pensent qu’elle devrait rester davantage en retrait. Mais une autre moitié l’attend, peut-être, sur de nouveaux territoires. Bonne nouvelle, car Brigitte Macron cherche encore sa voie, de l’aveu même de ses proches. Une chose est certaine, contrairement à beaucoup de celles qui l’ont précédée, elle ne vit pas sa vie de première dame comme un calvaire.

Bernadette Chirac, la reine des « pièces jaunes », demeure en tête du classement des femmes de chefs d’État depuis les débuts de la Ve République. Mais Brigitte Macron apparaît juste derrière elle, précédant Danielle Mitterrand et Carla Bruni-Sarkozy. En rassurant les électeurs, les plus âgés par exemple ou les plus déçus, elle pourrait être, comme Bernadette Chirac en 2002, un agent électoral majeur dans la nouvelle campagne de son mari. Une arme de séduction massive.

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