Train de vie

Maison de retraite ou d’inquiétude ?

Ils sont prêts à quitter leur maison. Mais ont-ils les moyens de s’offrir la résidence qui les intéresse ?

Le problème

Nicole et son mari songent à déménager dans une résidence pour personnes âgées. Ce n’est pas qu’ils le soient tellement : ils ont respectivement 78 et 82 ans.

« Oui, nous sommes finalement prêts à quitter à regret notre maison qu’on habite depuis 40 ans, confie Nicole. Elle est évaluée à 294 000 $ et elle a toujours été bien entretenue. »

La construction de la résidence qui les intéresse sera terminée à l’été 2019. Le loyer s’élèverait à 3000 $ pour un logement de quatre pièces.

« C’est épouvantable ! C’est sûr qu’on va dans du neuf, mais quand même ! », s’exclame-t-elle avec un petit rire étonné. « C’est 80 $ pour le stationnement d’auto souterrain ! »

Le couple possède une seule voiture. « Une auto électrique, donc ce n’est pas dispendieux », précise Nicole.

« À ce prix-là, on a droit à un système de branchement. C’est pourquoi on veut aller dans quelque chose de neuf. »

Le loyer comprend dix repas par mois. « À deux, ce n’est pas beaucoup », commente-t-elle.

Le couple espère restreindre ses autres dépenses à 1000 $ par mois. « L’alimentation, un peu de vêtements, à notre âge, ça n’en prend pas beaucoup. »

Les revenus

Leurs rentes se somment à 49 000 $.

« La mienne est toute petite, mais celle de mon mari est plus importante, dit-elle. Elle est indexée. Mais au décès, comme toute rente, il ne m’en restera probablement que la moitié. C’est à considérer, puisqu’il est plus âgé que moi. »

À ces rentes s’ajoutent environ 9000 $ en retraits obligatoires de leur FERR, pour un revenu total de 58 000 $ avant impôt.

Ils détiennent 131 000 $ en épargnes enregistrées.

« On souhaiterait être capables de vivre avec nos rentes, tout simplement. On a quatre enfants et on aimerait bien pouvoir laisser quelque chose en partant. »

— Nicole

Ils sont en bonne santé, et rien ne laisse présager un décès prochain.

« Est-ce un projet réalisable sans se ruiner et être à la rue à nos 90 ans ? »

LA RÉPONSE

« Un beau cas ! », commente le planificateur financier et fiscaliste Sylvain Chartier, comme un médecin devant une affection intrigante.

Indépendamment du niveau de revenu, « c’est une préoccupation que beaucoup de gens peuvent avoir », observe le conseiller au Centre d’expertise Gestion privée 1859, de la Banque Nationale.

Il pose son diagnostic en trois étapes.

Première étape

Dans les conditions actuelles, le couple a-t-il les moyens de cet appartement ?

Sylvain Chartier installe d’abord l’échéance.

En quelle année n’y aura-t-il plus que 20 % de probabilité qu’un des deux conjoints soit encore en vie ? Ou 80 % de probabilité que les deux soient morts, pour poser le problème à l’inverse ?

Réponse : en 2037, selon les tables de mortalité des normes de l’Institut québécois de planification financière. Le capital du couple doit s’étirer au moins jusqu’à cette date.

Le planificateur suppose qu’une fois les frais soustraits, la vente de la propriété de 295 000 $ procurera 275 000 $.

Il applique aux épargnes un rendement de 3 %. « J’ai tout mis en intérêt parce que je suis très prudent », explique-t-il.

Dans la nouvelle résidence, le couple maintient un coût de vie de 48 000 $, dont 36 000 $ en loyer, c’est-à-dire les trois quarts de leurs dépenses. 

« La plupart du temps, on applique une inflation de 2 %. Mais je constate que dans ces résidences, les loyers augmentent un peu plus vite que l’inflation. J’ai donc utilisé une inflation de 3 %. »

— Sylvain Chartier, conseiller au Centre d’expertise Gestion privée 1859, de la Banque Nationale

Dans ces conditions, le capital du couple s’épuise vers 2046, neuf ans plus tard que l’échéance fixée. Tout va bien, donc.

Quoique…

Deuxième étape

Sylvain Chartier soulève une autre éventualité. « Il arrive souvent qu’un des deux conjoints ait un problème de santé et soit obligé d’aller vivre en CHSLD. Ce n’est pas gratuit. »

Le couple aurait-il les moyens de payer deux loyers ? Pour le savoir, le planificateur a calculé le coût de vie maximal du couple, celui qui entraînerait l’épuisement du capital en 2037.

Il obtient un montant de 58 000 $ par année, soit 10 000 $ de plus que les 48 000 $ du premier scénario.

« Les loyers en CHSLD varient environ entre 1200 $ et 1800 $ par mois. C’est plus que 10 000 $ par année. »

— Sylvain Chartier, conseiller au Centre d’expertise Gestion privée 1859, de la Banque Nationale

Par contre, on peut penser que l’admission en centre d’hébergement – si elle survient – ne se produira pas avant quelques années encore. Pour chaque année de report, 10 000 $ sont conservés en épargne, pour usage ultérieur.

En outre, si un conjoint est hébergé en CHSLD, les dépenses courantes de l’autre seront légèrement réduites, ne serait-ce qu’en alimentation.

« De plus, si l’un s’en va en CHSLD, rien n’empêche de trouver un logement un peu plus petit pour celui qui reste. Au lieu de payer 3000 $ par mois, il peut payer 2500 $. »

Troisième étape

« Le cas dangereux, c’est le décès de Jean-Pierre », fait valoir le conseiller.

Car Jean-Pierre touche de loin la rente la plus importante du couple.

« On perdrait 10 000 $ de revenu si Nicole décédait, alors que si c’était Jean-Pierre, ce serait près de 20 000 $. »

Il suppose qu’en cas de décès, 60 % de la rente de Jean-Pierre serait réversible à Nicole, soit 11 880 $. La rente de la RRQ, avec la part de conjoint survivant, se fixerait à environ 10 000 $.

« Habituellement, informe Sylvain Chartier, on pose comme hypothèse que le coût de vie d’une personne qui devient seule équivaut à 75 % des dépenses du couple. »

Le loyer demeure le même, mais les autres dépenses sont ramenées de 12 000 $ à 9000 $ par année, pour un coût de vie révisé de 45 000 $.

Dans ces circonstances, « le capital est épuisé en 2035 alors que mon objectif est 2037. Il y a un petit risque. Mais j’ai fait mourir Jean-Pierre demain matin ». Mathématiquement, bien sûr.

Chaque année de survie raffermit la situation financière et rapproche Nicole de l’horizon de 2037.

En somme ? « Avec 10 000 $ de jeu, ne vous empêchez pas d’aller vivre dans la résidence que vous avez en tête, leur lance Sylvain Chartier. Vous arrivez très bien. Vous avez même un bon coussin si jamais un événement survenait. »

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