PAPILLONADES

Es-tu intérieur ou extérieur ?

Sur une note humoristique et personnelle, notre collaborateur parle de son rapport à la cuisine et aux fourneaux.

J’habite la banlieue, et dans mon jardin, j’ai disposé une belle table ronde de bois. Je la trouve très invitante quand je la regarde de la fenêtre de ma cuisine.

Je pense que j’y mangerais 365 jours sur 365… si elle était dans la maison.

Ma doudou me répète sans cesse : « Allez, on va manger dehors. On n’en profite pas assez. L’été ne dure pas longtemps. »

Elle a raison, ma doudou. Non, pardon, elle a toujours raison.

Mais moi, j’hésite. Il y a sans cesse quelque chose qui me retient. Quelque chose comme l’extérieur.

J’aime l’idée de manger dehors. Beaucoup moins manger dehors. L’apéro, oui. Le repas ? Hum, il faut vraiment que les conditions gagnantes soient réunies, ce qui n’arrive jamais, comme dans tout bon référendum de ce côté-ci de l’Atlantique.

En rêve, bien sûr que je me vois courir dans un champ de marguerites, en jupe de coton biologique certifié équitable, en chantant à pleins poumons La mélodie du bonheur, entouré de faons impatients de me lécher la plante des pieds.

Bien sûr que j’aimerais flirter avec le vent dans mes cheveux blonds, le soleil à l’horizon, et regarder mes sœurs et mes frères, les fourmis, se liguer pour transporter en sifflotant une feuille de chêne.

Mais la réalité est une sacrée sprinteuse : elle finit immanquablement par me rattraper.

C’est compliqué, manger dehors, non ? Ce n’est pas le passage du Nord-Ouest, mais c’est toujours une expédition. Il faut tout sortir, les assiettes, les ustensiles, les condiments, le pain, le repas lui-même, déplacer la cuisine dans le jardin, finalement. Et après, emprunter le chemin inverse.

Je me souviens très bien de mon dernier souper à l’extérieur… qui s’est terminé à l’intérieur. C’était l’été dernier avec des amis habitant la campagne (et qui ne mangent jamais dehors), et qui m’en veulent encore de les avoir laissé être dévorés vivants.

Ce n’est pas parce que je vis avec des maringouins de banlieue qu’ils sont moins maringouins que les autres. Ils savent reconnaître un mollet juteux aussi bien qu’un cousin de La Tuque ou de Causapscal.

Et je n’en ai pas fini avec la gent ailée ! Il y a toujours une mouche pour gâcher mon plaisir quand je mange dehors. Si ça se trouve, c’est toujours la même qui me nargue et fait passer mes ribs pour de la viande avariée.

Manger au gros soleil de midi, non merci ! On n’est pas dans un roman de Pagnol, on est dans le 450.

Et puis, à l’extérieur, tout devient froid plus rapidement. On appelle ça prendre l’air, ce n’est pas pour rien.

OK, j’arrête de jouer les trouble-fêtes.

Si vous me parlez d’un pique-nique, alors là, oui, je vais peut-être me montrer plus réceptif. Je vous ferai quand même remarquer que dans le mot « pique-nique », il y a le mot « pique ». Je dis ça comme ça.

Avec l’évocation d’un pique-nique, l’aventurier en moi se réveille. Le pique-nique n’est pas juste un repas pris à la sauvette. Il sous-entend l’idée de passer un certain temps dans la nature, à digérer, à discuter, à jouer, à s’épivarder, à explorer. Un pique-nique s’étire par définition. On ne s’est pas donné tout ce mal pour rien.

Je me demande même si l’inconfort ne fait pas partie du plaisir du pique-nique. On n’est pas si bien que ça, et on s’en amuse. On s’en vante. La nappe n’est pas assez grande, des racines courent sous nos fesses, le jus a coulé dans le panier, on a oublié le couteau à pain, tout devient naturel. On fait avec.

La preuve. Regardez Le déjeuner sur l’herbe, la célébrissime toile de Manet, où les deux gars sont habillés de pied en cap, et la fille est souriante et flambant nue. Vous voyez bien : y’en a pas de problème en pique-nique ! Je me dis : ou bien la pauvre est couverte de chasse-moustiques, ou bien ce cher Manet n’a jamais passé l’après-midi en Speedo dans un sous-bois, du côté de la rivière Ouelle.

Tout cela dit, j’apprivoise le repas extérieur, lentement mais sûrement. L’urbain douillet que je suis se soigne à coups de grandes inspirations et de flambées de barbecue.

Je sais, ça me prendrait une salle à manger grillagée. J’ai souvent fait l’expérience de la chose, et je peux dire que dans cet abri, je me retrouve dans mon élément : à l’extérieur, mais en dedans.

En attendant, ma table continue de me faire de l’œil dans le jardin.

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