Chronique

Le vrai du faux

Pour l’occasion, LCN avait sorti l’artillerie lourde. Tous ses commentateurs vedettes avaient été conscrits, le médaillon de leurs visages formant à l’écran une sorte de pizza virtuelle autour de l’animateur Paul Larocque. L’heure était grave et la crise déclenchée par la révélation de l’enquête de l’UPAC visant Jean Charest avait mis tout le monde sur les dents. Or le bureau d’enquête de TVA, mené par l’enquêteur de talent Félix Séguin – aucune ironie ici – venait de découvrir le pot aux roses : une série de courriels échangés entre Marc Bibeau, le grand argentier désormais banni du Parti libéral, et Jean-Louis Dufresne, l’actuel chef de cabinet du premier ministre Couillard.

La bande à Félix Séguin avait aussi mis la main sur une autre série de courriels, échangés cette fois du temps du gouvernement Charest entre Marc Bibeau, Violette Trépanier et le directeur des communications Hugo D’Amours, au sujet du ministre Moreau, courriels qui semblaient indiquer que ce dernier recevait des ordres de Bibeau.

Je ne me risquerai pas à commenter la validité des informations communiquées, même si c’est clair que ces courriels complaisants sentent mauvais. Tellement mauvais que le ministre Moreau a ressenti le besoin de venir confronter les journalistes. Confronter n’est pas un mot trop fort. Pendant près de 20 minutes, en direct, sans pause publicitaire ni rien, LCN a laissé le ministre donner sa version des faits et blâmer copieusement les journalistes y compris celui derrière lui.

Or, que le ministre le veuille ou non, il ne pourra pas dire que cette fois-ci sa parole a été charcutée ou manipulée. LCN lui a donné tout le temps voulu pour exprimer sa version des faits et pour l’exprimer en direct, sans intermédiaire, sans interruption.

J’ai écouté Pierre Moreau avec un mélange de fascination et de bonne foi. Il parle tellement bien et avec une telle conviction que j’étais à un cheveu de le croire.

Lorsqu’il a quitté l’antenne, les commentateurs vedettes ont réagi à ses propos, chacun apportant une nuance, une précision, un rappel historique ou une correction, bref de quoi me faire comprendre que le ministre n’avait pas dit toute la vérité et qu’il avait même carrément détourné certains faits.

Nous venions de vivre en direct non seulement de la bonne télé, mais une belle leçon de journalisme et la preuve qu’à l’ère des « fake news » une certaine forme de vérité et d’objectivité est encore possible dans les médias traditionnels.

Ce qui m’amène aux pourfendeurs de ces médias dits traditionnels. On connaît leur chef. Il a pour nom Donald Trump. Mais Donald a fait des petits chez nous dont le plus actif et le plus tapageur est sans contredit l’animateur Éric Duhaime.

Quelle ne fut pas ma surprise de constater que Duhaime s’est téléporté à Paris pour l’élection présidentielle, la semaine dernière. Et, à moins que je me trompe, il l’a fait à ses propres frais. Il n’a participé qu’à deux émissions du midi au FM93 avec Bernard Drainville. Le reste de la semaine, il a été remplacé.

En revanche, il a tourné au moins trois vidéos pour The Rebel, le site d’information d’Ezra Levant, ce sombre et sinistre petit roi de la droite canadienne.

Je doute que le FM93 ait accepté de financer le voyage d’un animateur qui a passé son temps à travailler pour un site dont la marque de commerce est de cracher sur les médias traditionnels en affirmant qu’ils mentent, manipulent et travestissent la vérité, mais sait-on jamais…

Les vidéos de Duhaime sur The Rebel sont en anglais, une langue qu’il maîtrise avec une certaine fluidité, mais avec un accent de bûcheron.

Celle qu’il a enregistrée au lendemain du premier tour de la présidentielle a pour thème le honteux parti pris des médias traditionnels français.

Journaux en main dont le papier frotte contre son micro, parasitant le son, Duhaime explique à la caméra qu’en célébrant la victoire de Macron et en ignorant la montée historique de Marine Le Pen, les médias en France sont irrémédiablement tendancieux. « Vous n’êtes pas écœurés de voir que les médias décident avant vous ? Vous n’êtes pas écœurés de voir leur unanimité ? La population ici est divisée, comme c’est le cas partout dans le monde, mais les médias ici font comme si ça n’existait pas. Heureusement qu’il y a des médias comme The Rebel pour donner l’autre version de l’histoire ! », jappe Duhaime.

Passons sur le fait que l’animateur s’adresse à des Canadiens qui, j’imagine, n’en ont rien à cirer, du parti pris des journaux français. Mais lui, n’éprouve-t-il pas un brin de gêne à cracher sur les médias traditionnels alors qu’il travaille à leur service ?

N’est-ce pas d’ailleurs grâce au bon salaire qu’il gagne avec les médias traditionnels qu’il peut se payer un voyage à Paris ?

Et puis, affirmer que les médias traditionnels ne font pas leur job, c’est torpiller son propre travail au FM93, non ?

Le pire, c’est que le même jour, sur le même sujet, son échange avec Drainville au FM93 était mille fois plus nuancé. Il a même concédé que Le Pen perdrait au second tour. Pourtant, sur The Rebel, il affirme que c’est elle qui a le vent dans les voiles et qu’elle va peut-être gagner. Deux poids, deux mesures ? Plutôt, une seule info, mais déclinée pour dire tout et son contraire et pour fabriquer du faux avec du vrai.

Si c’est ça, l’avenir de l’information, alors retournons à toute vitesse aux vieilles traditions.

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