Anand Giridharadas, auteur du livre winners take all

Les élites peuvent-elles « changer le monde » ?

Des membres de l’élite mettent en place des fondations, des entreprises sociales et d’autres initiatives pour combattre les inégalités. Mais leur engagement pour « changer le monde » ne contribuerait-il pas plutôt à maintenir le statu quo et à préserver leurs intérêts ? Entrevue avec Anand Giridharadas, auteur du livre coup-de-poing Winners Take All, qui figure sur la liste des best-sellers du New York Times et du Washington Post

Inégalités et colère 

« Beaucoup de gens très riches sont des personnes décentes et de bonne volonté », précise Anand Giridharadas, en début d’entretien. Ils réalisent qu’ils vivent dans un monde d’inégalités et de grande colère. Ils essaient d’y répondre en donnant du temps et de l’argent pour changer les choses. « Mais ils utilisent les recettes qui ont assuré leurs succès, dit-il. Et qui ont causé les problèmes sociaux qu’ils veulent combattre. » C’est pourquoi, pense l’auteur, il faut voir les deux côtés de la médaille. « On applaudit à l’aide apportée par les super riches, dit-il. Il faudrait pourtant se demander pourquoi on en a tant besoin. »

Un gouvernement plus faible 

Au cours des dernières décennies aux États-Unis, remarque-t-il, les intérêts économiques se sont alliés aux forces politiques. « Cela a conduit à des baisses d’impôt pour les super riches et à moins de réglementations. Deux situations qui affaiblissent le gouvernement », dit-il. Avec moins d’argent dans les coffres et moins de pouvoir, il est plus difficile de régler les problèmes sociaux. « Alors, des gens très riches, qui ont profité de cette politique, disent que le gouvernement n’a plus les moyens, explique-t-il. Et ils proposent de régler eux-mêmes les problèmes. » C’est cette façon de penser, ajoute-t-il, qui a conduit un magnat de l’immobilier à la Maison-Blanche…

Capitalisme extrême

Ce groupe privilégié, il les appelle les membres du MarketWorld. «  Ces élites sont les grands gagnants de notre ère du capitalisme extrême  », dit M. Giridharadas. Pour aider «  ceux qui sont oubliés », ils soutiennent différentes initiatives. Ils deviennent philanthropes, créent des entreprises à vocation sociale, appuient des fonds d’investissement responsables, etc. « Ils font la promotion d’un certain type de changement, dit-il. Celui qui les garde en haut de la pyramide. En fait, ils protègent la structure qui leur a permis de gagner. Et, fondamentalement, le système reste inchangé. »

Citoyens responsables 

Selon lui, les racines du problème remontent à l’industriel Andrew Carnegie (1835-1919). Son objectif était clair : amasser « agressivement » la plus grande fortune possible, au détriment de tous. Puis, en redonner une partie par ses œuvres philanthropiques. « Aujourd’hui, dit-il, ils lancent encore des miettes symboliques pour acheter des indulgences et garder les gens tranquilles. » Pour faire un monde moins inégal, il rappelle plutôt aux élites de faire leurs devoirs de bons citoyens. C’est-à-dire traiter et rémunérer équitablement leurs employés, payer leur véritable part d’impôt et éviter les paradis fiscaux. Et, bien sûr, promouvoir des institutions politiques plus fortes qui, avec plus de moyens, se chargeront, elles, de redistribuer les richesses.

Entre avidité et mises en place de stratégies

Pour le moment, ce n’est généralement pas ce qui se passe. Il cite, notamment, le cas des financiers, dont l’avidité a provoqué la crise de 2008-2009. «  Quand Goldman Sachs a su que le New York Times allait publier ce qu’elle avait fait sur le marché des hypothèques, elle a essayé de mettre de l’avant ses œuvres philanthropiques, dit l’auteur. Elle savait qu’en montrant ce qu’elle donnait, elle enlevait de la pression sur ce qu’elle prenait. » Il donne aussi l’exemple des consultants, comme McKinsey. « Ils ne demandent pas à leurs clients d’arrêter le lobbying qui nuit au secteur social, dit-il. Ils font plutôt des plans pour transformer les facteurs sociaux. »

Une invitation à la réflexion

Anand Giridharadas sait ce dont il parle. Il a été analyste chez McKinsey. Il est membre de l’Aspen Institute. Et il connaît bien les mécaniques du Forum mondial de Davos et des conférences TED, où les milliardaires et les leaders d’opinion proposent leurs solutions pour « changer » le monde. «  Les artificiers ne sont pas les meilleurs pompiers, résume l’ex-journaliste du New York Times. Les forces de changement doivent venir de la base avec l’aide d’institutions plus fortes.  » Des membres de l’élite, pas tous, ont accueilli ses propos comme une invitation. « Ce livre fait réfléchir », a notamment écrit Bill Gates.

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