ÉDITORIAL ALEXANDRE SIROIS

ACCORD CANADA–ÉTATS-UNIS–MEXIQUE L’absurde acharnement de « Tariff Man »

Chrystia Freeland a cette semaine refusé d’affirmer catégoriquement qu’Ottawa ne donnera pas le feu vert à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) tant que Washington n’éliminera pas les tarifs sur l’acier et l’aluminium.

Mais en déclarant que « c’est très difficile de comprendre comment on peut ratifier le nouvel accord » si les tarifs sont maintenus, elle a de toute évidence lancé une sérieuse mise en garde à la Maison-Blanche. L’administration américaine saura très certainement lire entre les lignes…

L’avertissement de la ministre des Affaires étrangères du Canada se résume ainsi : ces tarifs doivent disparaître si le président américain veut que ce dossier se règle. S’il souhaite pouvoir, par conséquent, se péter les bretelles lors de la prochaine course à la Maison-Blanche et soutenir qu’il a enfin mis le Canada au pas et débarrassé les Américains de l’ALENA.

Chrystia Freeland a entièrement raison de se braquer. C’est actuellement une des meilleures stratégies à notre disposition pour forcer les Américains à exempter le Canada de ces tarifs qui, il faut le dire, sont irrationnels.

Ils sont irrationnels, parce qu’ils vont à l’encontre du principe même de l’accord de libre-échange qui vient d’être renégocié avec nos voisins.

On signe une entente qui confirme qu’on réprouve les barrières qui entravent le commerce, mais on adopte simultanément une mesure d’un protectionnisme crasse !

Ce faisant, Washington a ouvert les hostilités. Le Canada, voyant son acier et son aluminium soumis respectivement à des surtaxes de 25 et de 10 %, n’a vraiment pu faire autrement que d’adopter à son tour des mesures de représailles contre les États-Unis (en mai dernier, sur 16,6 milliards CAN en importations américaines). Et Chrystia Freeland vient d’annoncer qu’Ottawa cherche à les rendre encore plus douloureuses pour nos voisins. C’est cruel, mais c’est de bonne guerre.

Les tarifs américains sont irrationnels, également, parce qu’ils pénalisent tant les producteurs d’acier et d’aluminium que les nombreux secteurs qui en utilisent.

Et ce n’est pas uniquement au Canada qu’on en souffre. Sur le sol américain aussi, on s’en plaint. L’association de l’aluminium des États-Unis, conjointement avec ses partenaires canadien et mexicain, a d’ailleurs expédié une lettre au président Trump à la fin du mois dernier pour dénoncer les tarifs en question.

Les tarifs « limitent l’accès des producteurs d’aluminium nord-américains aux fournisseurs et aux consommateurs et, dans certains cas, à leurs propres filiales et installations », ont-ils expliqué.

Par ailleurs, la justification même de ces tarifs est absurde. Pour les imposer, Washington a évoqué la sécurité nationale, en vertu de l’article 232 du Trade Expansion Act. Mais comment diable peut-on sérieusement soutenir que la production d’acier et d’aluminium au Canada est un facteur de risque pour la nation américaine ?

Celui qui cautionne cet acharnement, on le sait, c’est le président américain. Il s’est même fièrement surnommé « Tariff Man » en décembre dernier sur Twitter.

Du pain bénit pour les humoristes et les caricaturistes, bien sûr, mais ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle.

Donald Trump s’entête, même si des républicains de renom l’exhortent maintenant à faire disparaître ces tarifs. C’est le cas du sénateur de l’Iowa et vieux routier de la politique américaine Chuck Grassley, qui a publiquement réclamé l’élimination des tarifs avant que le Congrès américain puisse ratifier l’ACEUM.

Donald Trump finira-t-il par plier ? L’espoir fait vivre… Mais on sait aussi, hélas, que le fait qu’une initiative soit illogique n’empêchera pas le président américain de la défendre bec et ongles.

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