Kevin Tierney, 1950-2018

Au revoir, good-bye, Kevin

Un jour, tous les gens qu’on connaît, tous les gens qu’on a connus, tous ceux avec qui on a vécu des moments marquants, des expériences fondatrices, des tournants de notre vie, auront quitté ce monde. Ils ne seront plus là pour dire « t’en souviens-tu ? », pour témoigner de ce qui, un jour, nous a fait hurler de rire ou trépigner de rage. On ne pourra plus se fâcher contre eux ou alors se réconcilier avec eux après avoir cessé de leur parler pendant des années.

En les perdant, on perdra un peu de nos repères et de nos référents, tout ce qui constitue une part sans doute infime, mais une part tout de même, de qui nous sommes.

C’est la réflexion qui m’est venue à l’esprit samedi dernier en apprenant la mort de Kevin Tierney à l’âge de 67 ans.

Kevin qui ? me demanderez-vous si vous n’êtes pas dans le milieu du cinéma, que vous ne lisez pas The Gazette ou que vous n’êtes pas au fait de l’élite culturelle anglo-montréalaise malgré les efforts répétés de Kevin Tierney, qui a passé sa vie à vouloir souder les deux solitudes et qui, à l’évidence, n’y est pas arrivé.

Pour votre gouverne, Kevin Tierney était un producteur de cinéma 100 % montréalais, qui n’a jamais été tenté par l’exode à Toronto ni par l’exil à Hollywood. Dans sa folle « montréalité », il a cru, vraiment cru, à la viabilité du biculturalisme, au point de produire le premier film « full » bilingue de l’histoire de notre cinéma. J’ai nommé Bon cop, bad cop, première mouture.

Le succès éclatant du film qu’il a produit et coscénarisé lui a donné des ailes pour produire des séries télé, des documentaires et le délicieux film The Trotsky de son très talentueux fiston, Jacob Tierney.

Reste que pour moi, Kevin Tierney a d’abord été un camarade de classe au département de communications et de cinéma de l’Université Loyola, au milieu des années 70.

Pendant trois ans, entre les théories de Marshall McLuhan et les cours d’histoire du cinéma où notre prof Marc Gervais nous initiait aux splendeurs de l’expressionnisme allemand et du néoréalisme italien, j’ai beaucoup fréquenté Kevin Tierney et, surtout, j’ai beaucoup ri avec lui.

À 23 ans, le futur producteur à la tête bouclée n’était pas très grand, mais il était drôle comme un singe, jamais ennuyeux, toujours de bonne humeur et divertissant. S’il y a quelqu’un qui m’a aidée à survivre dans cet océan anglophone à un moment où le vent de l’indépendance m’attirait férocement ailleurs, c’est lui et son humour corrosif qui empruntait beaucoup à l’humour juif.

Je croyais d’ailleurs que Kevin était gai et juif alors que, dans les faits, il était hétéro et irlandais, mais peu importe. On s’amusait ferme dès qu’il était dans les parages. On riait, on refaisait le monde, on réinventait le cinéma en se fichant de demain.

Et puis demain est arrivé, chacun est parti de son côté. Nous nous sommes dit à bientôt et, comme de raison, nous nous sommes perdus de vue. J’ai su que Kevin était allé enseigner en Algérie. Je l’ai retrouvé une ou deux décennies plus tard. Il était revenu au pays et il était maintenant producteur exécutif pour les Contes pour tous de Rock Demers. Il n’avait toujours pas grandi, mais il était devenu un producteur, c’est-à-dire un monsieur sérieux qui ne badinait plus avec la critique que j’étais devenue. Notre amitié n’a pas résisté à la fracture entre nos fonctions respectives et nos convictions politiques.

Dans les premières, on se saluait poliment sans plus, la complicité de nos 20 ans s’étant évaporée à jamais.

En 2011, Kevin a tenté le diable en décidant de passer à la réalisation avec French Immersion, une autre comédie bilingue et biculturelle se déroulant dans un village québécois fictif où débarquent une bande d’anglos du ROC venus apprendre le français. Il s’agissait de son premier film comme réalisateur. Pour expliquer son changement de fonction, il avait lancé avec humour aux journalistes : « Quand tu es producteur, tu penses que t’es Dieu. Quand tu réalises, tu sais que tu l’es. » Malheureusement pour lui ou pour Dieu, le film a été un bide absolu, Kevin n’ayant aucun talent pour la réalisation.

J’ai l’impression que l’échec de French Immersion, sorti en 2011, l’a meurtri plus qu’il ne l’a laissé paraître. Il n’a plus jamais touché à la réalisation et, depuis, n’a été producteur délégué que d’un film, Venus d’Eisha Majara. Il y a deux ans, il est devenu chroniqueur occasionnel à The Gazette, tout en soignant un cancer diagnostiqué il y a trois ans.

Je l’ai revu une dernière fois l’automne dernier au Centre Segal à la première de la comédie musicale The Hockey Sweater, adaptée d’une nouvelle de Roch Carrier. On s’est salués de loin, sans plus. Avoir su qu’il nous quitterait si tôt, j’aurais pris le temps d’aller lui parler, de lui demander : « T’en souviens-tu quand on était jeunes et fous ? » J’aurais surtout pris le temps de lui dire au revoir, good-bye Kevin, contente malgré tout de t’avoir connu.

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