Hockey

À une victoire du but

ST. LOUIS — La scène était plutôt inhabituelle. Les joueurs des Blues regagnaient leur casier les uns après les autres, s’adressant tous longuement et généreusement aux nombreux journalistes présents dans leur vestiaire à l’Enterprise Center.

Le temps passait, les joueurs aussi, mais les journalistes attendaient deux intervenants importants. De façon générale, quand les scribes attendent aussi longtemps, c’est pour parler à un vétéran en danger d’être laissé de côté, qui fait donc des minutes supplémentaires avec les réservistes.

Mais à la veille de ce qui sera le 107e match de la saison des Blues, ces joueurs qui restaient sur la patinoire pour des exercices additionnels avaient pour nom Ryan O’Reilly et David Perron.

Le premier est le cœur et l’âme des Blues, et un candidat au trophée Conn-Smythe. Le deuxième est l’ailier d’O’Reilly et compte 7 buts et 7 passes ce printemps.

Dites donc, vous menez 3-2 en finale contre les Bruins, vous êtes à une victoire de la Coupe Stanley. Vos entraîneurs finissent-ils par vous intimer de rentrer au vestiaire et de vous reposer ?

« Ce n’est pas extrêmement difficile, ce qu’on fait. C’était surtout des tirs. Des fois, ça va arriver qu’ils disent : “OK, ça suffit.” Mais on ne les écoute pas toujours ! »

— David Perron

« Il est parfois arrivé que les entraîneurs nous interrompent, ajoute O’Reilly. On joue beaucoup de hockey dans une saison. Mais les joueurs savent ce dont ils ont besoin. Si tu as besoin de repos, tu te reposes. Moi, ça me fait du bien de rester sur la patinoire, je travaille avec David, on tire des rondelles et ça bâtit la confiance. On travaille sur de petits trucs, de petites nuances dans notre jeu, les angles pour manœuvrer avec la rondelle. Je sens que c’est une bonne préparation. »

La culmination

Ça ne fait aucun doute quand on arpente le vestiaire : c’est bel et bien la finale de la Coupe Stanley. Des employés de la LNH se substituent à ceux des Blues pour gérer les communications. Le mur de rondelles des Blues est complet ; il ne reste qu’une case libre, en haut complètement, pour la rondelle de la dernière victoire.

La place est bondée de journalistes de partout. Ici, le polyglotte Zdenek et sa fille Laura, qui arpentent les quatre coins de l’Amérique depuis le début du printemps. Là, les Finlandais, surtout ici pour parler à Tuukka Rask dans le camp adverse. Sans oublier la délégation québécoise, menée par le légendaire marathonien Robert Laflamme, et le groupe suédois fort sympathique, si ce n’est peut-être le type qui mâchait sa gomme avec une telle vigueur qu’une vache l’aurait envié. Lui, il était moins populaire.

La fébrilité était aussi palpable chez les joueurs. Certains se réfugiaient derrière le cliché du « match comme un autre ». Mais Perron, lui, a été franc, quand il s’est fait rappeler que la Coupe Stanley serait dans l’amphithéâtre ce soir.

« C’est important de ne pas y penser, a convenu le Québécois. Il faut que tu restes relax et que tu laisses cette pensée en dehors de ton esprit. Sinon, tu fais battre ton cœur pour rien et tu gruges ton énergie. »

À Vegas l’an dernier, Perron s’est lié d’amitié avec le Québécois William Carrier, qui lui a transmis son goût de la pêche. C’est donc ce qui occupera les pensées de Perron d’ici ce soir.

« Je vais regarder pas mal de vidéos de pêche pour me détendre. J’ai acheté un bateau de pêche dernièrement. J’habite au bord d’un lac, donc je m’y mets cet été. Ç’a l’air bizarre, mais ça me relaxe ! »

On peut comprendre les joueurs des Blues de vouloir se changer les idées. Une défaite, et ils devront disputer un septième match à Boston. Une défaite, et ce pour quoi ils travaillent depuis des années pourrait leur glisser entre les doigts. D’autant qu’aucun de ces joueurs n’a encore gagné la Coupe Stanley.

Perron a vécu la déception d’une défaite en finale l’an dernier avec les Golden Knights, mais fait partie des privilégiés qui ont une deuxième chance en finale.

Jay Bouwmeester compte 1184 matchs d’expérience dans la LNH. Alexander Steen, 963. O’Reilly en a joué plus de 700. Tyler Bozak et Alex Pietrangelo approchent ce chiffre. Tous savent très bien que l’occasion qu’ils ont cette semaine pourrait très bien ne jamais revenir ; ils ont attendu tout ce temps pour disputer leur première finale.

« Ce sera probablement le plus gros match de nos carrières », a admis Patrick Maroon, vétéran de 31 ans.

« À ton premier match en séries, tu peux parler de pression, mais à mesure que tu avances, tu réalises que tu dois quand même jouer au hockey, au bout du compte, a expliqué Bouwmeester. Par expérience, tu finis par te rabattre sur ta routine de match. C’est pour des matchs comme ceux-là que tu la fais. Il y a un crescendo qui mène à ça, mais ça revient à jouer au hockey. »

Les Bruins au travail

On disait que ça « sentait » la finale de la Coupe Stanley ; on aurait pu ajouter, parmi les éléments révélateurs, le fait que les Blues ont tenu un très court entraînement.

Le contraste était frappant avec les Bruins, qui ont tenu un exercice d’une bonne trentaine de minutes, comme on peut en voir en plein mois de février. L’heure était encore aux ajustements, avec un avantage numérique blanchi à ses cinq dernières occasions, sans générer rien de bien dangereux non plus.

Ce genre de « léthargie » passerait inaperçue en saison, mais à une défaite de l’élimination, Bruce Cassidy a jugé bon de réagir immédiatement. Exit Jake DeBrusk au sein de la première unité. Il y est remplacé par Marcus Johansson. « Il distribue un peu mieux la rondelle », a fait valoir l’entraîneur-chef.

Du reste, les Bostoniens ont bon espoir que les expériences passées les aident à forcer la tenue d’un septième match. Au premier tour, ils se retrouvaient dans une situation identique à celle d’aujourd’hui, en arrière 3-2 avec un sixième match à l’étranger. Trois jours plus tard, ils envoyaient les Maple Leafs en vacances.

Les candidats au Conn-Smythe

Bien malin est celui qui prédira le lauréat du trophée Conn-Smythe ce printemps. Les choix valables sont nombreux de part et d’autre. Chez les Blues, on évoquait avec David Perron le nombre de candidats au titre du joueur le plus utile des séries. Le Québécois a vite souligné que si autant de joueurs s’illustraient, c’est qu’il y avait un « dénominateur commun » : Craig Berube, l’entraîneur-chef. Voici donc ceux qui devraient recevoir des votes.

Ryan O’Reilly

Avec 20 points, O’Reilly vient au 1er rang chez les Blues. Mais la statistique la plus révélatrice est assurément son temps d’utilisation. Le centre barbu joue en moyenne 21 min 10 s par match ; c’est plus de deux minutes de plus que l’attaquant derrière lui dans la hiérarchie, Brayden Schenn (18 min 47 s). O’Reilly accomplit à merveille ses tâches défensives et a augmenté la cadence offensivement, avec neuf points à ses six dernières sorties. En attendant un premier trophée Selke, le Conn-Smythe ferait l’affaire.

Colton Parayko

Ce n’est pas le choix le plus sexy, on en convient. Parayko présente des statistiques fort potables, avec 12 points en 24 sorties, et joue en moyenne 25 minutes par match. Mais sa candidature prend de la valeur quand on analyse la liste des attaquants contre lesquels il a passé le plus de minutes sur la patinoire : Jamie Benn, Alexander Radulov, Tyler Seguin, Mark Scheifele, Blake Wheeler, Kyle Connor. Depuis le début de la finale : Brad Marchand, Patrice Bergeron et David Pastrnak, devenus soudainement bien tranquilles à 5 contre 5. Il n’y a pas de hasards dans la vie.

Patrice Bergeron

On vient de mentionner que Bergeron est discret à forces égales depuis le début de la finale. Ça ne l’empêche pas d’être productif de façon générale, avec 17 points, tout en demeurant excellent aux mises au jeu (59 %). Dès qu’il est question des succès des Bruins, son nom revient toujours un peu par défaut, tant son rôle de premier centre est crucial.

Tuukka Rask

Même si les Blues remportaient la Coupe Stanley, le gardien des Bruins de Boston devrait recevoir des votes. Comment l’ignorer ? Il présente une efficacité de ,937 depuis le début des séries. Dans l’histoire de la LNH, seulement cinq gardiens ayant joué au moins 20 matchs ont présenté une meilleure efficacité. Quatre gardiens, en fait, puisque l’un de ces cinq gardiens, c’est Rask lui-même, en 2013 ( ,940). Un autre chiffre impressionnant : dans les huit défaites des Bruins jusqu’ici, il présente une efficacité de,920. On peut difficilement lui en demander plus…

Jordan Binnington

Quand on compare ses statistiques à celles de Rask, ce serait un brin gênant de lui donner le Conn-Smythe ; tant qu’à voter pour un gardien, le Finlandais est plus méritant. Binnington présente une efficacité de ,913 et une moyenne de 2,46. Rien pour écrire à sa mère. Mais doit-on rappeler qu’il a mené son équipe en finale en tant que gardien recrue qui ne comptait que 30 départs en saison dans la LNH ? De plus, sa capacité de rebondir après des sorties difficiles mérite d’être soulignée.

Comment ça fonctionne ?

Le Conn-Smythe est remis au terme d’un vote mené auprès de 18 journalistes, organisé par l’Association des chroniqueurs de hockey professionnels d’Amérique (PHWA). Dans tout match où la Coupe Stanley peut se gagner (donc, à partir de ce soir), ces journalistes doivent soumettre trois choix au début de la troisième période. L’exercice serait donc répété au septième match si les Bruins l’emportaient ce soir. Les 18 journalistes forment un échantillon relativement varié : trois de Boston, trois de St. Louis, deux Québécois, deux Européens et huit journalistes dits « nationaux » qui couvrent l’ensemble de la LNH.

L’avant- match

Chara parle !

Zdeno Chara a participé à la conférence de presse d’hier après-midi, invité sur le podium avec le gardien Tuukka Rask. On lui donne un A pour l’effort, mais pour le contenu, on repassera. Il articulait un peu à la façon de Méo dans Elvis Gratton, si bien que l'on comprend le géant de s’en être tenu au minimum dans ses réponses. « Je ne crois pas avoir de contraintes. Je peux jouer », a-t-il essentiellement dit. Son coéquipier Noel Acciari, qui a subi une fracture de la mâchoire à Providence en 2015-2016, témoignait de son admiration. « C’est un des joueurs les plus durs que je connais, a dit Acciari. Je me suis déjà fracturé la mâchoire et je ne jouais pas trois jours plus tard. J’ai manqué environ trois semaines. Simplement bouger était difficile, chaque pas l’était. On mange tout ce qui passe dans le malaxeur, pour maintenir son poids et rester hydraté. Je ne suis pas inquiet pour lui là-dessus. »

Rien à signaler

Parlant d’Acciari, il a refusé de revenir sur le croc-en-jambe que lui a fait Tyler Bozak au dernier match. Rappelons que les arbitres n’ont pas imposé de punition, et que les Blues en ont profité pour marquer le but gagnant. « C’est du passé. On ne peut rien y changer. On doit se concentrer à jouer notre meilleur match défensif [ce soir]. » Acciari avait retraité au vestiaire après l’incident, mais il s’est entraîné hier et sera visiblement à son poste.

Quel sort attend Backes ?

L’ailier David Backes a été laissé de côté jeudi, les Bruins ayant opté pour une formation à 11 attaquants et 7 défenseurs, avec l’incertitude entourant Chara. On ignore encore si Bruce Cassidy reviendra à cette formule ce soir. Mais la mise à l’écart de Backes a fait jaser. Le vétéran n’est évidemment pas le plus rapide, mais il est l’un des rares attaquants à pouvoir tenir tête aux Blues en termes de robustesse. Backes est en perte de vitesse, il traîne un lourd contrat auquel il reste deux autres saisons, mais c’est aussi un vétéran respecté, qui n’avait jamais été laissé de côté (en santé) dans la LNH avant janvier dernier. « Si on gagne et que je ne joue pas, ainsi soit-il. Parfois, il faut ravaler sa fierté, reconnaître que c’était la bonne décision. La victoire est la priorité », a dit Backes.

Le retour de Thomas ?

Chez les Blues, il y avait quelques points d’interrogation, surtout à l’avant. Qui remplacera Ivan Barbashev, suspendu pour un match vendredi ? Si on se fie aux combinaisons observées hier, il semble que Robert Thomas sera l’heureux élu, puisqu’il patinait avec Tyler Bozak et Patrick Maroon au sein du troisième trio. La place de Barbashev au sein du quatrième trio était occupée par le Québécois Samuel Blais, muté à cette unité. Vladimir Tarasenko était absent de l’entraînement hier, mais il avait une bonne excuse : sa conjointe vient de donner naissance à leur troisième enfant ! Il est attendu à son poste ce soir.

— Propos recueillis par Guillaume Lefrançois, La Presse

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