Leonard Cohen et Marianne Ihlen

Couple mythique à fleur de mots

Allongée dans un lit d’hôpital d’Oslo, à quelques jours de rendre son dernier souffle (le 28 juillet 2016), Marianne Ihlen écoute son ami, le cinéaste Jan Christian Mollestad, lui lire un courriel envoyé par Leonard Cohen, qui avait été informé de son état.

Tenant en 8 phrases et 65 mots, le message est court mais poignant. Cohen y revient sur l’amour qui l’a lié à sa muse, rencontrée six décennies plus tôt dans l’île d’Hydra, en Grèce. Réaliste face à l’inéluctable, il lui écrit avec douceur qu’il est juste derrière elle, assez près pour lui tenir la main, parce que sa propre enveloppe charnelle est aussi en train de l’abandonner.

« On se verra au bout de la route », ajoute-t-il. Une centaine de jours plus tard, le 7 novembre 2016, Cohen meurt à son tour.

Unis par les mots

De 1960, année de leur rencontre, jusqu’en 2016, les mots ont toujours été au cœur de l’histoire d’amour et d’amitié qui a lié Marianne Ihlen et Leonard Cohen. Les mots de Cohen sont variés : mots d’amour, romans, poèmes et chansons, dont, évidemment, So Long, Marianne. Et aussi des mots issus des lettres de Cohen à sa muse, dont une cinquantaine ont récemment été vendues à prix d’or chez Christie’s.

Words of Love est donc le sous-titre approprié d’un documentaire que le cinéaste britannique Nick Broomfield a consacré au tandem, film qui prend l’affiche demain. Et si Cohen a écrit beaucoup de mots à Marianne, celle-ci est au cœur de sa création littéraire. Elle a été une incessante source de motivation et d’encouragement pour lui.

« Elle l’a encouragé à peaufiner ses écrits qui ont mené à l’émergence du Leonard qu’on connaît », dit M. Broomfield, joint à Los Angeles.

« Jusque-là, Cohen était un écrivain incapable de vivre de ses mots. Marianne l’a beaucoup poussé dans son travail. »

— Nick Broomfield

Et il n’a pas été le seul : elle a aidé plusieurs personnes à croire en elles, à plancher sur leur œuvre et à suivre leur rêve. »

M. Broomfield sait de quoi il parle. Il a lui-même été l’amoureux de Marianne Ihlen durant un peu moins d’un an, dans les années 60. « J’étudiais pour devenir avocat et elle m’a convaincu que j’étais capable d’être cinéaste », dit-il.

Le film revient sur des faits déjà bien connus de l’histoire de ce couple mythique, mais avec une abondance d’images et quelques entrevues bien ciblées.

Lorsque le poète montréalais débarque à Hydra en 1960, Marianne et son premier mari, le romancier norvégien Axel Jensen, y vivent déjà. Ils ont un fils en bas âge, Axel Jr. Le mari de Marianne boit trop, est violent, a des aventures. Il abandonne sa famille pour une autre femme. Dans l’intervalle, Cohen, comme d’autres artistes, se pose à Hydra, ville paradisiaque propice à la création et où beaucoup de drogues circulent.

D’abord amis, Marianne et Leonard deviennent amants. Ils sont très proches durant quelques années. Plusieurs photos célèbres de James Burke témoignent de cet amour. « Ma grand-mère, avec qui j’ai vécu durant la guerre, m’avait dit que je rencontrerais un jour un homme avec un parler d’or. Elle avait raison », dit Marianne à Sylvie Simmons dans la biographie I’m Your Man consacrée à Cohen (2012).

Marianne est aux côtés de Leonard lorsque son roman Beautiful Losers obtient un succès mitigé. Elle apparaît aussi à l’arrière de la pochette du disque Songs From A Room, sorti en avril 1969. On la voit, souriante et assise à sa table de travail, les mains sur la machine à écrire, dans la maison d’Hydra. Elle aurait aussi inspiré les chansons Bird on the Wire et Hey, That’s No Way to Say Goodbye.

L’éloignement

Le couple s’est lentement délité, comme on le voit dans le film de Nick Broomfield. Le chant des sirènes entraîne Cohen vers de nouveaux lieux de création, New York et Los Angeles. L’homme est aussi un séducteur. Son cœur est volage. Marianne rejoint Cohen à Montréal et à New York, mais fait le constat que les choses ont changé.

Une séquence d’archives en dit long sur ce qui se passe. Avant d’introduire une chanson en concert, Cohen parle de Marianne en disant : « Au début, nous demeurions ensemble une bonne partie de l’année. Puis, deux mois par année. Puis deux semaines. Et maintenant, deux jours… »

En dépit de cela, peut-on dire que Marianne Ihlen fut la femme de sa vie ? « Je ne sais pas, répond Nick Broomfield. C’est une question difficile. Leonard a eu plusieurs femmes et, comme plusieurs artistes, son plus grand engagement a été envers son travail. Il a écrit plusieurs fois sur son inhabilité à s’engager. Marianne tenait néanmoins une place spéciale dans son cœur. Elle l’a connu avant qu’il devienne célèbre. Cohen lui doit une part de son envol. »

En 1973, Marianne est à Hydra lorsqu’on frappe à sa porte. Elle ouvre. La nouvelle compagne de Cohen, Suzanne Elrod (à ne pas confondre avec Suzanne Verdal, qui a inspiré la fameuse chanson), son fils Adam dans les bras, lui demande quand elle va déménager. C’est à ce moment-là que Marianne retourne en Norvège. Elle se remarie, trouve un boulot dans une société pétrolière et s’occupe de son fils aux prises avec de graves problèmes de santé mentale.

Les dernières années

De loin en loin, les ex-amants gardent le contact. Selon un récent article du Guardian, l’auteur-compositeur-interprète a longtemps envoyé de l’argent à sa muse. La plus récente des lettres mises en vente sur le site de Christie’s date du 7 mai 1979. Puis, dans les années 2000, Cohen lui envoie une carte postale où il écrit simplement : « Come to New York ! »

Le 20 août 2013, à l’occasion de l’Old Ideas World Tour, sa dernière tournée, Cohen s’arrête à Oslo. Il envoie des billets à Marianne, qui se retrouve dans la deuxième rangée. Elle est filmée chantant à l’unisson lorsque son ancien amant entame So Long, Marianne.

Jan Christian Mollestad, que nous avons joint par courriel, nous décrit la suite. « Marianne a été invitée à se rendre à l’arrière-scène après le concert. Mais l’ambassadeur d’Israël en Norvège est demeuré beaucoup trop longtemps dans la loge de Leonard. Finalement, Marianne s’est levée, a dit qu’elle ne ferait pas la file pour rencontrer Leonard et est partie. Cette dernière occasion de rencontre a été perdue. »

Mais les mots, eux, ont été au dernier rendez-vous. Celui de juillet 2016.

Marianne & Leonard – Words of Love prend l’affiche demain.

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