De tout pour faire un monde

La force du roseau

Nom : Miu Lee
Âge : 75 ans
Lieu : Quartier chinois de Montréal

Il faut un peu de tout et d’un peu de tous pour faire un monde. Chaque semaine, Pause va à la rencontre de ceux et celles qui composent cette mosaïque humaine.

Le dos courbé, mais le pas décidé, Miu Lee, 75 ans, traîne son lourd chariot dans la rue pavée du Quartier chinois. Puis elle s’arrête un instant pour évaluer ses options. Ce coin de rue fera l’affaire. Après avoir poliment salué sa voisine de banc, elle étend une couverture au sol et entreprend de décharger une à une les nombreuses babioles qui composent son bagage.

Des casseroles, des ustensiles de cuisine, quelques bibelots… La table est mise pour la suite. Il reste maintenant à patienter. Et ça, elle sait y faire mieux que quiconque. Inconfortablement installée sous un soleil de plomb, Miu attend. Salue les passants. Hoche la tête pour accoster les visages connus de ce quartier qui prend soudain des airs de village.

La vieille dame parle le cantonais. Baragouine l’anglais. N’a jamais eu l’occasion d’apprendre le français. Il y a 55 ans, elle a été projetée dans ce ghetto asiatique qu’elle n’a plus quitté depuis. Elle est ici chez elle. Nous sommes en voyage.

La résilience

En 1963, à l’âge de 20 ans, Miu a quitté la Chine avec son mari.

« Parce que Montréal, c’est bien. Montréal, c’est propre. Les gens sont gentils. Et parce que, parce que… c’est la vie ! »

— Miu Lee, par l’entremise d’un interprète déniché parmi les touristes

Dans ce temps-là, enchaîne-t-elle, les femmes n’avaient pas leur mot à dire. Elles suivaient leur mari. Alors, quand le sien est venu chercher du travail ici, elle l’a suivi. Ce n’était pas tous les jours facile, se souvient Miu. Pour trouver du travail, elle a dû cogner à plusieurs portes. Parfois avec insistance. On lui a dit de revenir le lendemain, puis le surlendemain… Elle a finalement réussi à dégoter un emploi de couturière dans une manufacture. Elle y est restée 25 ans.

Fin de l’histoire.

Miu ne tient visiblement pas à s’éterniser sur ces passages de sa vie : on ne gaspille pas le présent à raconter le passé.

La gratitude

Sa vie est ici, maintenant. Elle a quatre enfants. Tous nés à Montréal. L’un est médecin, un autre est dans l’armée et sa fille travaille à l’université, dit-elle avec fierté. Ils sont grands. Ils ont leur vie à eux. Le plus jeune, qui est commerçant, a… « 41 ou 42, je ne sais plus ! », s’esclaffe-t-elle. Une année de plus ou de moins : un détail dans une vie bien remplie.

« J’ai été chanceuse. Je suis une personne privilégiée », déclare-t-elle avec un sourire qui s’accroche aux commissures de ses lèvres autant qu’aux coins de ses yeux. « Je suis une personne heureuse. » Et la raison de ce bonheur se résume en peu de mots, selon elle : « Je suis libre. »

La liberté

Son mari – « un bon mari qui a toujours veillé sur moi » – est mort il y a 10 ans. Maintenant à la retraite, elle a du temps. Trop de temps, dit-elle avec humour, et trop d’énergie – fruit d’une vie sans alcool, sans fumée et sans café – pour rester chez elle à regarder la télé. « Je ne suis pas fatiguée. Je suis en pleine forme ! », lance-t-elle, pimpante.

Alors elle récupère des objets dont on ne veut plus et les revend. Miu n’aime pas gaspiller. Ni les objets, ni la nourriture, ni le temps, d’ailleurs. « Je ne garde rien. Je n’ai pas besoin d’argent, précise-t-elle. Je fais généralement entre 20 $ et 25 $ en une demi-journée, que je redonne ensuite à l’hôpital ou à l’église. »

Miu Lee a sa pension, la santé et des loisirs pour s’occuper. Elle n’en demande pas plus.

Si nous voulons revenir la voir, dit-elle en nous prenant la main, on la trouvera ici deux fois par semaine. Quand ? Elle ne sait trop. Miu y sera quand elle le voudra, parce qu’elle le voudra : parce qu’elle est libre.

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