Opinion

Le phénomène SmileDirectClub

La révolution numérique a influencé l’émergence de deux tendances lourdes de notre société, soit l’individualisme et le rejet des élites/experts.

Au début des années 80, j’ai fait de la recherche en neurophysiologie. Lorsque nous devions préparer des illustrations pour présentation, il était nécessaire de faire affaire avec un graphiste afin de bien aligner textes et images sur nos diapositives. Une dizaine d’années plus tard, n’importe qui avec accès à un ordinateur personnel et un programme de type PowerPoint pouvait désormais accomplir le même travail. Pour quiconque ayant souffert durant une présentation d’un collègue un peu trop enthousiaste avec les couleurs et les polices de caractères, il est clair qu’un certain professionnalisme est passé dans le tordeur du « je peux le faire moi-même ».

Un autre exemple est le domaine de la photographie. Auparavant, nous utilisions des pellicules dans nos appareils et nous devions par la suite faire développer nos photos. Pour obtenir des corrections ou des améliorations, nous devions faire affaire avec des experts de laboratoire photographique pour accomplir ces tâches. Aujourd’hui, avec Photoshop, il est possible de corriger ou d’améliorer n’importe quelle photo prise avec notre téléphone ! Le résultat n’est souvent pas très heureux, mais l’individu a au moins la satisfaction de l’avoir accompli tout seul.

SmileDirectClub s’inscrit donc dans la même veine du rejet de l’expert. Il est clair que la prochaine étape sera d’adapter ce modèle d’affaires à la médecine.

L’on peut facilement imaginer un site qui recueillerait les résultats de nos prises de sang et qui, à partir d’un algorithme, produirait une série de prescriptions médicamenteuses pour nos petits bobos. D’un seul coup, élimination de la visite annuelle chez le médecin. Et pour éliminer la visite chez le pharmacien, ils pourraient vous livrer directement lesdits médicaments à votre porte ! L’individu devient maître de son destin et il n’a plus besoin de l’expert.

Le bien-être du patient avant tout

Le fondement de la pratique dans le domaine de la santé est la relation d’aide. Le professionnel de la santé, qu’il ou elle soit physiothérapeute, infirmière, médecin ou dentiste, a un devoir de réserve thérapeutique, soit de mettre le bien-être de son patient au-dessus de toute considération pécuniaire. Au Canada, ce sont les provinces qui régissent les ordres professionnels des professionnels de la santé. Leur rôle est de protéger le public. Ils s’assurent donc des normes de pratique de la province et peuvent sévir si un professionnel ne s’y conforme pas.

Ces entreprises qui viennent s’immiscer dans le domaine de la santé ne sont pas tenues, elles, aux mêmes devoirs que le professionnel de la santé.

SmileDirectClub (SDC) vous dira que votre cas sera analysé par un dentiste ou un orthodontiste. Par contre, ce professionnel n’est pas nécessairement dans la même province que le patient ou le même pays. Le lien professionnel et la responsabilité professionnelle sont donc très ténus, voire nuls. Il pourra regarder des photos et/ou des modèles de votre dentition, mais n’aura pas accès aux informations primordiales fournies par des radiographies, et par un examen physique de votre dentition.

Un autre aspect de la pratique médicale est la notion de suivi. Le professionnel qui a prescrit un traitement a le devoir d’assurer un suivi du traitement afin de l’ajuster aux conditions particulières du patient. SDC vous dira qu’ils assurent un suivi tous les 90 jours. Dans la pratique quotidienne, tous les orthodontistes savent que l’intervalle des suivis peut varier considérablement d’un patient à l’autre selon sa situation particulière.

Il est donc clair que le service offert par SDC ne peut que s’adresser à des malocclusions dentaires très simples. Les types de malocclusions que nous devons traiter dans nos cabinets sont beaucoup plus complexes et nécessitent un diagnostic et un plan de traitement beaucoup plus élaborés que ce qui est offert par SDC.

Il est important de souligner que les broches et les coquilles sont des outils de travail. Les entreprises comme SDC tentent de nous faire croire que seul l’outil est important. Par contre, il est clair que l’expertise d’un professionnel pour la manipulation de l’outil est primordiale. Vous et moi pouvons très bien acheter toute la batterie de cuisine, tous les ustensiles, et tous les livres de recettes de Ricardo. Cela ne fera pas nécessairement de nous un chef émérite.

On a vu ce que le rejet des élites et de l’expertise a créé comme situation politique aux États-Unis. Un jour ou l’autre, lorsqu’il y aura eu assez d’échecs et d’histoires d’horreur, il y aura un retour du balancier.

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