De tout pour faire un monde

Dans les entrailles de la ville

Il faut un peu de tout et d’un peu de tous pour faire un monde. Chaque semaine, Pause va à la rencontre de ceux et celles qui composent cette mosaïque humaine.

« Pourquoi toutte coûte cher dans la vie ? Parce qu’on est des pelleteux de nuages ! », lance un gars. Ses collègues, assis en cercle sur leur glacière, acquiescent tout en mordant à pleines dents dans leur sandwich.

« Je ne voudrais pas interrompre votre conversation, messieurs, s’excuse la journaliste, mais… »

« C’est pas un repas familial, ça, là ! l’interrompt le doyen en riant. Tire-toi une chaudière ! Notre shack est grand. Y’a une chose qu’il faut que t’apprennes dans la vie, fille, c’est que d’être gêné, c’est de la m****. » Les rires fusent.

Denis Boissé, 56 ans – Shrek, pour les intimes – s’y connaît mieux que quiconque en la matière, sans vouloir faire de vilains jeux de mots. Employé de construction affecté au réseau de distribution d’eau de la ville depuis un peu plus de 40 ans, il en a exploré toutes les entrailles.

« La personne qui vient de flusher, pis qui sort de sa maison, elle peut bien nous regarder de haut. Mais nous, on voit toutte, toutte, toutte… »

« Toutte ! », insiste le chœur en rigolant.

Visiblement, l’humour est un outil aussi indispensable sur le chantier que le casque de protection.

De père en fils

Le métier, Denis Boissé est « tombé dedans », comme son père avant lui. Son propre fils a aussi suivi ses traces.

« Ben oui, c’est mon père. On choisit ses amis, mais pas sa famille, hein ? Y’est comme du velcro ! »

— Pierre-Luc Boissé

Bien qu’il était quand même bon à l’école, Pierre-Luc Boissé, 32 ans, a choisi d’interrompre ses études après ses études secondaires. « Too cool for school ! », rigole Shrek fils, en provoquant une ronde de blagues autour de lui, avant d’enchaîner plus sérieusement : « J’ai pas accroché à l’école. J’aimais pas ça. J’ai pris le chemin le plus facile, finalement. Quand tu veux bien gagner ta vie, tu vas dans la construction. Mais faut que tu travailles tes payes, par exemple ! »

« Ça arrête jamais, souligne Denis Boissé, dont le tractopelle mord à l’année une parcelle du territoire de la ville. Y’a toujours quelque chose qui brise quelque part. »

Y mettre du cœur

L’ouvrage ne manque pas à Montréal, nous informent les gars. L’enjeu est surtout de dénicher une bonne main-d’œuvre. Car il faut un cœur solide pour exercer le métier. Il faut aussi avoir le cœur à l’ouvrage, surtout quand le mercure affiche 30 ºC au-dessous de zéro. Les jeunes qui arrivent dans le métier manquent d’ardeur, estime l’aîné du groupe. Ils ont « le cordon long ».

Quelques filles commencent à faire leur place dans le secteur, mais rares sont celles qui restent. Des préjugés ? « Ah oui » et « pantoute », entend-on simultanément. « Ben oui, corrige Jean-Luc. Y’en a encore. Mais y’en a qui sont capables de brasser des gars. » Évidemment, une fille sur un chantier s’expose aux blagues de ses collègues, convient un autre, « mais quand y’a une fille, c’est l’fun ! ».

Il est 12 h 30. La pause dîner est déjà terminée. Les gars remballent leurs contenants avant de se disperser en riant.

« Plusieurs ne feraient pas ce métier, mais moi, j’en choisirais pas d’autres. Nous, dehors, c’est là qu’on est bien. C’est toujours nouveau, pis c’est jamais plate comme dans un bureau », conclut Denis Boissé en interpellant le groupe : « Heille, les gars ! On fait une photo avec toute la gang. On fait un travail d’équipe ! »

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