notre choix

Nourrir la bête

Comme des animaux
Ève Lemieux
XYZ
228 pages
Quatre étoiles

Avec ce premier roman, Ève Lemieux (connue notamment comme actrice) frappe un grand coup. Percutant, violent, cru, ce livre qui prend aux tripes se lit d’une traite, comme une urgence. On est happé dans l’univers contrasté de Philomène Flynn, qui vit tout à intensité maximale : les beuveries, le sexe, jusque dans ses retranchements les plus brutaux, et par-dessus tout l’amour, celui qui remplit et rend fébrile, celui qui déchire et arrache. « Entre dans un bar. Shooter, danse, shooter, puff de weed, shooter, vomi, danse, ligne de coke. » Pour Philo, la violence (envers soi-même) semble s’être érigée comme seule façon de vivre et d’aimer.

Sans dentelle ni fioriture, mais avec une écriture qui sait être très imagée et poétique, Lemieux raconte avec beaucoup d’acuité une génération pour qui la demi-mesure ne semble pas une option, incarnée par Philo et sa meilleure amie, Tania. Mais Philo, qui porte en elle un animal blessé et une grande part d’ombre, va toujours un cran plus loin, nourrit ses obsessions amoureuses jusqu’à la folie, « cultive les fruits pourris » et titube dangereusement près du gouffre de la maladie mentale. Insérant parfois un second point de vue narratif, l’écriture, compulsive, épouse les ressacs des aléas de la vie de la protagoniste. On la suit, à la fois impuissant et fasciné, mener à terme son autodestruction, malgré quelques moments de répit qui laissent entrevoir un rai de lumière.

De chapitre en chapitre ne défilant pas toujours de façon chronologique et nommant les lieux et les dates comme un journal dont on reconstituerait le fil conducteur peu à peu, l’autrice tisse le récit d’un naufrage, mais aussi, en filigrane, d’un sauvetage – par l’amitié, par une main aimante tendue, mais aussi par l’art, qui permet d’exhumer les démons, le tout cristallisé dans l’histoire de la Créature et de l’Humaine. « L’Humaine survécut au venin, et de ses larmes de résilience échouées sur la terre infertile naquit un germe de fleur. » Et c’est l’histoire, torturée certes, de la naissance de ce germe que nous raconte Ève Lemieux dans Comme des animaux. Fort et puissant.

Littérature

La terreur de l’intérieur

Girl
Edna O’Brien
Sabine Wespieser éditeur
256 pages
Trois étoiles et demie

En avril 2014, le groupe terroriste Boko Haram kidnappait 276 lycéennes dans le village de Chibok, au Nigeria. Un peu partout dans le monde, des messages de soutien ont circulé sur les réseaux sociaux : « Bring Back Our Girls ». Cinq ans plus tard, la moitié seulement ont été libérées. On ignore ce qu’il est advenu des autres. L’Irlandaise Edna O’Brien redonne vie et dignité à toutes ces jeunes filles en se glissant dans la peau de l’une d’entre elles. Girl, son 19e roman, est un véritable tour de force : l’écrivaine de 88 ans nous fait vivre la captivité des otages de Boko Haram de l’intérieur : le choc de l’enlèvement, l’espoir d’être sauvée, la peur, le lavage de cerveau, la violence, sexuelle, physique, psychologique. Et à travers toute cette horreur, parfois, quelques moments de beauté révélés dans un lien d’amitié, l’amour d’une mère pour son enfant. Girl reste un livre très dur qu’on lit le souffle coupé, les larmes aux yeux. L’écriture est efficace, puissante. Pas surprenant qu’il soit sélectionné pour plusieurs prix, dont le Médicis et le Femina.

— Nathalie Collard, La Presse

Littérature

Savoir tenir la tension

Une proie idéale
Helen Fields
Marabout
426 pages
Trois étoiles et demie

Ce premier contact, dans notre cas, avec l’autrice Helen Fields, qui avait auparavant écrit La perfection du crime, n’a pas bien commencé. Celle-ci, à notre avis, manque de style, de profondeur, de poésie. Elle n’est pas douée pour décrire son décor (Édimbourg) comme Connelly sait le faire avec Los Angeles ou Indriðason avec l’Islande. Mais peu à peu, et de plus en plus vite, l’écriture nerveuse et brillante de l’autrice, tant dans sa construction que dans sa déconstruction des nœuds de l’intrigue, finit par nous happer. Dans leur poste de police où la sensation de ruche est palpable et les personnages sont nombreux, les enquêteurs Luc Callanach et Ava Turner doivent composer avec une série de meurtres sordides (attention : détails épouvantablement scabreux) coordonnés à partir d’un site du dark web qu’ils sont incapables de percer. Ils feront alors appel à l’aide extérieure d’un geek… qui fait lui-même l’objet d’une enquête. Complexe ? Terriblement. Mais très bien écrit, de sorte que le lecteur ne perd jamais le fil. On tourne la dernière page en concluant que l’autrice sait garder la tension. Et en souhaitant qu’au prochain opus, Helen Fields donne plus d’espace au divertissant personnage secondaire d’Aisla, médecin légiste gentiment casse-pied.

— André Duchesne, La Presse

Critique

Grisaille écossaise et flics corrompus

La maison des mensonges
Ian Rankin
Éditions du Masque
457 pages
Trois étoiles

L’Écossais John Rebus fait partie de ces enquêteurs acharnés et incapables de lâcher prise, malgré sa santé défaillante… et le fait qu’il soit à la retraite depuis plusieurs années. Lorsqu’un cadavre est retrouvé dans une voiture abandonnée, son ancienne collègue, Siobhan Clarke, est affectée à l’enquête, mais le vieux policier n’est jamais bien loin. Il apparaît que la disparition de l’homme avait fait l’objet d’une enquête bâclée par Rebus et ses partenaires, 12 ans plus tôt. En résulte un choc des générations entre les méthodes controversées des policiers d’une autre époque et celles d’une nouvelle vague d’enquêteurs (notamment moins portés sur la boisson). On apprécie l’atmosphère glauque qu’Ian Rankin parvient à créer. Et on doit convenir que son inspecteur n’a rien perdu de ses vieux réflexes. Or, les vieilles façons de faire de Rebus ne cadrent plus avec les pratiques actuelles et donnent l’impression que le personnage a mal vieilli. Ne serait-ce pas là le signe, malgré la grande popularité de John Rebus, qu’il est temps pour l’auteur de passer à un héros plus en phase avec son époque ?

— Laila Maalouf, La Presse

Littérature

La force de vivre

Une joie féroce
Sorj Chalandon
Grasset
320 pages
Trois étoiles

Atteint d’un cancer alors que sa femme combattait déjà la maladie, l’écrivain Sorj Chalendon a fait ce qu’il sait faire de mieux : il s’est tourné vers l’écriture. Empruntant pour la première fois la voix d’une narratrice, Chalandon a imaginé la rencontre de quatre femmes qui se lient d’amitié lors de leurs traitements de chimio. Une amitié qui ne va pas de soi au départ, ces quatre femmes étant issues de milieux différents, avec chacune leur histoire plus ou moins compliquée. Elles ont toutefois quelque chose de tragique en commun : elles ont toutes perdu un enfant. Les quatre complices uniront leurs forces dans un projet un peu spécial, très casse-gueule et, du point de vue de la lectrice, pas mal tiré par les cheveux, presque digne d’une bande dessinée. Qu’à cela ne tienne, malgré quelques invraisemblances, on s’attache à ces quatre copines qui n’ont plus froid aux yeux et qui ont une furieuse envie de reprendre le contrôle de leur vie. Sorj Chalandon signe ici une belle fable sur la maladie, sur le courage et la solidarité qu’elle suscite dans les vies de celles qui en sont atteintes. Beau et inspirant.

— Nathalie Collard, La Presse

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