Opinion Sylvain Charlebois

Contrat social pour poutine nocturne

La chaîne de restauration Chez Ashton augmente ses prix de 12 % après minuit. 

Chez Ashton, la fameuse chaîne de restauration rapide reconnue pour ses poutines dans la grande région de Québec, haussera très prochainement ses prix de 12 % pour les clients désireux de commander un petit quelque chose entre minuit et 5 h. Cette modulation des prix permettra à la chaîne d’offrir des incitatifs au personnel recruté pour le quart de nuit.

Cette politique s’applique à deux restaurants du réseau Chez Ashton qui sont ouverts 24 heures sur 24. Selon les dirigeants de la chaîne, cette façon de faire constitue une première au Québec. Compte tenu de la pénurie de main-d’œuvre qui sévit en ce moment, il faut s’habituer à ce genre de politique de compensation. Il y en aura sûrement d’autres qui imiteront cette démarche.

Ce n’est vraisemblablement pas la première fois qu’une chaîne de restauration choisit cette option. Pour trouver du personnel pour des postes non convoités, plusieurs entrepreneurs ont offert des compensations et ont perçu de façon non officielle 1 ou 2 $ par-ci, par-là, sans en faire un cas. Ce qui s’avère tout particulier avec l’annonce de Chez Ashton réside dans sa façon d’institutionnaliser un système de modulation de paie en invoquant publiquement la pénurie de main-d’œuvre qui touche sévèrement l’ensemble du domaine agroalimentaire, et plus particulièrement celui de la restauration.

Chez Ashton se sentait obligée de justifier sa décision en faisant référence à un problème qui en fin de compte n’est pas de son ressort.

Le manque de travailleurs touche l’ensemble du secteur. L’annonce somme aussi les clients de la chaîne de payer plus pour leurs gâteries nocturnes. La hausse de 12 % annoncée équivaut à l’inflation alimentaire cumulée des trois dernières années au Québec. C’est beaucoup, surtout pour des étudiants ayant un budget serré.

Malgré l’augmentation, Chez Ashton risque de vendre à quelques unités près le même nombre de poutines, hot dogs et autres mets au menu. Chez Ashton constitue une attraction pour certains, une institution pour d’autres. À Québec, on peut se permettre une telle façon de faire, mais cela est moins certain pour ses concurrents. Avec l’hiver qui approche, peu voudront faire quelques mètres, parfois même quelques kilomètres de plus simplement pour épargner un maigre dollar après une soirée bien arrosée. Ils choisiront la poutine Chez Ashton ou la maison. Mais pour ceux qui opteront pour la poutine, il y aura un prix à payer.

L’annonce du maître de la poutine à Québec va beaucoup plus loin que cela. Chez Ashton aurait pu simplement choisir de fermer ses restaurants durant la nuit, comme certains le font déjà. La chaîne a plutôt choisi le capital humain. Par cette annonce, Chez Ashton tente d’établir en quelque sorte un contrat social avec sa clientèle. Le message derrière cette démarche sous-entend : sauvons nos emplois en augmentant le prix des produits sur le menu. Un calcul simple, mais une annonce publique très novatrice. Fermer la nuit serait moins payant pour la chaîne et désolant pour la communauté. Voilà le message à retenir.

Dorénavant, les employés de Chez Ashton gagneront plus cher la nuit, et pourquoi pas.

Toute personne ayant déjà travaillé dans une cantine durant la nuit sait que le travail n’est pas de tout repos. C’est une question de survie et chaque nuit réserve des surprises.

Dégâts, violence verbale et physique, manque de respect, bref, le travail d’un préposé dans un casse-croûte la nuit est fort différent de celui de jour, où les clients sont moins perturbateurs.

L’annonce de Chez Ashton nous indique que le secteur vit de grands changements. Pendant des années, tenter de plaire à la clientèle n’avait pas de prix. Les clients passaient toujours en premier. Le marché du travail et les ententes des jeunes font en sorte que le secteur doit s’ajuster. Dans un avenir plus ou moins rapproché, nous verrons vraisemblablement d’autres restaurants augmenter leurs prix selon l’achalandage, les heures et l’endroit de service. Une bonne poutine servie à point au centre-ville à 4 h du matin vaut son pesant d’or pour certaines personnes.

En faire l’annonce tout en augmentant les prix au menu se justifie parfaitement. La gestion d’établissements alimentaires n’a jamais été facile, encore moins aujourd’hui. Avec ces augmentations, Chez Ashton tend la main à ses clients pour leur demander un petit coup de pouce afin de dédommager adéquatement des employés.

Habituez-vous, d’autres restaurateurs emboîteront sûrement le pas.

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