Foirée montréalaise

Un quartier bigarré à célébrer

Pour la cinquième année consécutive, la bande du théâtre Urbi et Orbi présente à La Licorne son spectacle hommage à un arrondissement de Montréal. Pour 2019, le party – car c’en est un – s’inspire d’un territoire immense et bigarré : Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce. Visite du quartier en compagnie des artisans de la Foirée montréalaise.

Martin Desgagné a mis du temps à la trouver, mais il y est arrivé. Il faut dire que la tombe de Robert Gravel est située au beau milieu de l’immense cimetière Notre-Dame-des-Neiges, qui coiffe le mont Royal. Le site est marqué d’une toute petite stèle – le nom de l’homme de théâtre disparu en 1996 n’y figure même pas !

« J’ai rencontré Robert Gravel alors que j’étudiais au Conservatoire de Montréal, raconte le metteur en scène des Foirées montréalaises. C’est lui qui m’a donné envie de réinventer les règles du théâtre, par exemple pour les Foirées, qui sont à cheval entre le party et le spectacle. Lorsque le public arrive dans la salle, il est accueilli par les comédiens. Il y a de la musique, on chante… Et on reste dans cette ambiance festive toute la soirée. »

Pour sa cinquième Foirée montréalaise – la dernière à La Licorne, puisque le théâtre de l’avenue Papineau a d’autres projets pour son spectacle des Fêtes à compter de 2020 –, Martin Desgagné a fait appel à des créateurs qui ont des anecdotes ou un passé relié à l’arrondissement.

« Cette année, la “famille” est à l’image du quartier : très hétéroclite. Les artistes ont une provenance, une expérience de vie et un âge très différents les uns des autres. »

— Martin Desgagné, metteur en scène

« À Côte-des-Neiges seulement, on compte 160 nations et on y parle 110 langues différentes… C’est parlant de choisir ce quartier lorsqu’on voit la vision de la CAQ sur l’immigration ou encore la montée des extrêmes dans le monde », estime Pascal Contamine, qui fait office d’hôte du party depuis le début des Foirées. « Ce quartier m’interpelle énormément ; j’aime l’idée du vivre ensemble… »

boule orange et bulle hors du temps

Lorsqu’on a demandé à Martin Desgagné d’identifier un lieu symbolique dans le quartier, la tombe de Robert Gravel s’est imposée. Pascal Contamine, de son côté, a choisi un site architectural mythique pour tous les Montréalais : l’Orange Julep.

« La boule ajoute une touche de couleur dans ce paysage urbain, près de cette cicatrice, de cette tranchée qu’est le boulevard Décarie. C’est un lieu que j’ai fait découvrir à ma fille de 7 ans, pour le jus ! »

Le comédien Davyd Tousignant, quant à lui, a opté pour un lieu où il a travaillé pendant quelques années : la Plaza Côte-des-Neiges.

« La Plaza, c’est le plus gros centre d’achat de Côte-des-Neiges. C’est une bulle hors du temps, avec une saveur particulière, où il n’y a pas que des franchises. J’ai fait le père Noël ici pendant quatre ans. Je croisais souvent de nouveaux arrivants ; je comprenais rapidement qu’ils n’avaient jamais vu le père Noël ailleurs qu’à la télé… »

« Le bas délabré de la côte »

Joël Nawej Karl Itaj et sa famille ont grossi les rangs de ces nouveaux arrivants lorsque, venus de la République démocratique du Congo en 1990, ils se sont installés dans l’appartement 11 du 2785, place de Darlington, « dans le bas délabré de la côte ».

« C’est le coin de mon enfance. J’y ai vécu 13 ans. À côté de chez nous, il y avait un immeuble abandonné dans lequel on allait jouer. Il y avait des carcasses de pigeons, des ratons laveurs  », raconte celui qui vivra sa première expérience de comédien à La Licorne.

« Chez nous, on faisait des joutes d’écrasage de coquerelles lorsqu’on revenait de l’église. »

— Joël Nawej Karl Itaj

Ce compositeur de musique électronique, très impliqué auprès d'organismes d’aide aux immigrants, se rappelle une voisine qui l’a beaucoup marqué. « Madame Laporte, la seule Québécoise blanche du patelin ! C’était une dichotomie sur pattes. On jouait au hockey cosom dans la rue et elle sortait sur son balcon pour nous crier : allez jouer dans le trafic, bande d’immigrés ! Mais elle nous donnait des popsicles l’été, du chocolat à Pâques. Elle était xénophobe sur les bords ; pourtant, elle était mariée avec un Indien ! »

Oratoire et cimetière

Ayant vécu à cinq minutes à pied de l’Université de Montréal, le comédien Louis-Dominique Lavigne a connu un autre visage du quartier, alors que Côte-des-Neiges bouillonnait de vie intellectuelle. « On oublie que la Révolution tranquille a germé ici, autour de l’université. »

« Le quartier reste pour moi associé à des souvenirs d’enfance. »

« On jouait aux cowboys dans les bois et on allait manger des hot-dogs à la cantine de l’Oratoire. »

— Louis-Dominique Lavigne

À 17 ans, il commet un acte délibéré de révolte anticléricale : il vole les sous que les touristes jetaient dans les fontaines de l’Oratoire. « C’était une façon pour moi de commettre un sacrilège. »

Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce abrite moult églises et de nombreux cimetières, dont le cimetière Mont-Royal où le comédien Ariel Ifergan vient jogger chaque semaine. « C’est un tel endroit de sérénité. C’est ici que mon père est enterré, dans un secteur juif du cimetière. Ma mère et mon père se sont rencontrés à la limite du quartier, au coin de Décarie et de Côte-Saint-Luc. Ils ne devaient passer qu’un an ou deux à Montréal ; finalement, ils sont restés. »

manger, fêter, mais aussi se souvenir

Beaucoup de cimetières, donc, mais le quartier est aussi un repaire pour gourmets avides de découvertes. Isabel dos Santos est de ces derniers.

« J’adore manger dans ce quartier. J’aime sa diversité. On trouve ici des épiceries, des bouis-bouis et des restos fabuleux », lance la comédienne d’origine portugaise, rencontrée au Club oriental portugais, rue de Courtrai, où elle a dirigé une troupe de théâtre lusophone pendant quelques années. « Les femmes de la communauté fabriquent chaque année des costumes différents pour souligner la São João, la Saint-Jean portugaise. Il y a un défilé. Puis on mange des sardines ! Beaucoup de sardines… »

Si la bouffe est un sujet incontournable pour un quartier aussi multiculturel, les artisans du spectacle ont aussi vite constaté qu’ils ne pouvaient passer sous silence l’un des événements les plus traumatisants qu’a connus l’arrondissement : la tuerie de Polytechnique.

« On a un devoir de mémoire, mais, en même temps, le spectacle est une fête. On s’est aperçus que l’un n’empêchait pas l’autre. »

— Martin Desgagné

C’est Julie Renault-Roy qui a pris à bras-le-corps ce segment du spectacle en écrivant un texte qui est « un appel à la solidarité, à l’entraide et à l’égalité ». La comédienne raconte aussi que lorsqu’elle est arrivée à Montréal, son premier appartement était situé dans Côte-des-Neiges. « J’arrivais de l’Abitibi, j’avais 20 ans et j’ai connu tout un choc culturel. »

pour les enfants malades

Andréanne Théberge a connu le même choc lorsqu’enfant, elle venait chez une tante qui habitait le quartier, pour des fêtes de famille. « C’était dépaysant pour moi de voir des enfants de toutes les origines... jusqu’à ce que je réalise, à 14 ans, que mon oncle était Noir ! »

Son lieu emblématique de l’arrondissement est en un que peu de gens visitent en souriant : le CHU Sainte-Justine. « Ma mère y travaille depuis 36 ans. Quand j’étais petite, elle m’amenait toujours à la fête de Noël de l’hôpital. Un jour, j’ai appris qu’ils arrêtaient cette fête parce que les enfants qui restaient à l’hôpital pour les Fêtes étaient très malades et ne pouvaient pas quitter leur lit. Avec ma classe de théâtre, on a décidé de faire un spectacle déambulatoire dans l’hôpital. » C’est donc déguisée en clown qu’elle a vécu les Fêtes cette année-là… Et cette année, pour tout le mois de décembre, elle sera sur scène à raconter ce Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce aux visages si contrastés.

Foirée montréalaise, à La Licorne du 3 au 21 décembre

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