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OÙ S’EN VA LE 737 MAX ?

Nulle part, ou presque. Les appareils de la nouvelle génération du légendaire Boeing sont cloués au sol un peu partout dans le monde. Aux États-Unis et chez nous, la pression se fait sentir pour faire de même et la canadienne Sunwing a immobilisé hier soir ses 737 MAX 8.

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Le Canada et les États-Unis isolés

Les efforts de Boeing pour rassurer la planète quant à la sécurité de ses appareils 737 MAX 8 ont échoué, hier. Des dizaines de nouvelles interdictions, promulguées par des gouvernements ou des compagnies aériennes, se sont ajoutées et il ne reste à peu près plus que le Canada et les États-Unis pour les accueillir.

Des 30 transporteurs possédant au moins deux appareils 737 MAX, selon les données de Boeing, ils ne sont plus que 7 à pouvoir les utiliser. Du lot, cinq sont établis au Canada ou aux États-Unis, soit Air Canada, WestJet, Southwest, American et United. La canadienne Sunwing, qui louait quatre appareils 737 MAX 8, a annoncé hier soir qu’elle suspendait temporairement l’exploitation de ces quatre avions. Elle a précisé avoir pris sa décision « pour des raisons commerciales évolutives non liées à la sécurité ».

Partout ailleurs, les compagnies aériennes elles-mêmes ou leur gouvernement ont ajouté tour à tour leur nom à une liste grandissante d’organisations qui ne permettaient plus de faire voler ces appareils.

La décision annoncée hier après-midi par la puissante European Union Aviation Safety Agency (EASA), l’équivalent européen de Transports Canada et de la Federal Aviation Administration (FAA) américaine, de bannir le 737 MAX 8 de son espace aérien a été la plus marquante.

Lundi, le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, avait cité l’EASA comme un organisme disposant d’une certaine communauté de pensée avec Transports Canada.

« Nous avons une longue tradition avec la FAA et l’EASA à l’effet que quand l’un de ces organismes certifie un appareil, cette certification est acceptée par les autres, à cause du professionnalisme de ces organisations », avait-il alors indiqué.

Mais pas cette fois : au moment d’écrire ces lignes, Transports Canada n’avait toujours pas emboîté le pas à son alliée européenne. Au contraire, des indications laissaient entendre qu’un point de presse prévu ce matin à Ottawa par M. Garneau et son équipe allait servir à réitérer sa position, selon laquelle aucune information ne permet pour le moment de justifier une interdiction.

Air Canada la plus exposée

Il faut dire qu’à l’exception notable de la Chine, les pays où le 737 MAX 8 a été interdit jusqu’à présent sont des pays où cet appareil n’est présent qu’en petit nombre. Dans certains cas, comme l’Australie, la France et l’Allemagne, il est tout simplement absent de la flotte des transporteurs locaux.

« C’est probablement plus facile de se ranger du côté de la prudence quand ça n’implique que deux ou trois avions », dit Richard Aboulafia, spécialiste américain de l’industrie aérienne.

Ce n’est peut-être donc pas un hasard si le Canada et les États-Unis continuent de permettre les vols du MAX 8. Ils hébergent les trois plus importants exploitants de cet appareil : Southwest (34), Air Canada (24) et American (24).

« Air Canada est probablement l’opérateur le plus exposé au monde. »

— Richard Aboulafia, spécialiste américain de l’industrie aérienne, compte tenu du pourcentage de sa flotte composé de MAX 8

Les flottes de Southwest et d’American sont beaucoup plus grandes que celle d’Air Canada.

De façon générale, l’impact d’une décision d’interdire les vols de 737 MAX en Amérique du Nord « ne serait pas terriblement élevé », estime M. Aboulafia.

« Ça reste quand même un petit pourcentage de sa flotte. »

La flotte d’Air Canada compte en effet près de 400 avions, dont 101 de catégorie comparable au 737 MAX 8.

« Ça pourrait leur occasionner de gros frais, mais ils seraient peut-être capables de se faire rembourser par Boeing. »

Air Canada a déjà dû annuler des vols prévus hier et aujourd’hui vers Londres à partir de Halifax et de St. John’s, en raison de l’interdiction décrétée par le Royaume-Uni. C’est aussi le cas pour un vol en partance de Fort-de-France pour Montréal, cette fois à cause de l’opposition des autorités françaises.

Paul Racette, un Trifluvien de 59 ans, devait rentrer de Martinique hier, au terme d’un voyage père-fils. Même s’il a dit ne pas avoir peur du Boeing 737 MAX 8 – sa fille, agente de bord, l’a rassuré –, il appréhendait quelque peu la question du décollage. « Quand on nous a dit qu’on ne partait pas, entre nous, les passagers, on s’est regardés et on s’est dit, un peu soulagés : ouin, est-ce une bonne nouvelle ou une mauvaise nouvelle finalement », a-t-il témoigné dans une conversation téléphonique via l’application Messenger.

Pression politique

À Ottawa, le Bloc québécois a estimé hier que le ministre Garneau faisait courir un risque inutile aux voyageurs en n’ordonnant pas que ces appareils soient cloués au sol immédiatement.

« Il faut immédiatement clouer ces appareils au sol et interdire les vols dans notre espace. Ça n’a pas de bon sens d’agir à l’inverse. »

— Louis Plamondon, député bloquiste

« M. Garneau dit qu’il veut faire une enquête et qu’après il va décider. Mais supposons que l’enquête concluait qu’il y a un gros problème. On aurait mis en danger la vie des gens. Il vaut mieux prévenir que guérir », a-t-il déclaré à La Presse.

Le Nouveau Parti démocratique a abondé dans le même sens. « Le ministre doit appliquer le principe de précaution et clouer les Boeing 737 MAX 8 jusqu’à ce que les boîtes noires nous dévoilent les causes de l’écrasement. Le Canada doit emboîter le pas des autres pays et s’assurer qu’une tragédie de la sorte ne se reproduise pas », a déclaré le député néo-démocrate Robert Aubin.

« Les voyageurs canadiens ne doivent pas craindre pour leur sécurité au moment de prendre l’avion. Il en va de la responsabilité du gouvernement. »

— Robert Aubin, député néo-démocrate

La pression a aussi monté à Washington, où au moins trois sénateurs ont demandé à ce que soient interdits de vol les 737 MAX.

Le président Trump, pour sa part, s’est inquiété sur Twitter du fait que les avions modernes sont devenus « beaucoup trop complexes » et doivent être pilotés par « Einstein ». Il s’est par la suite entretenu avec le président de Boeing, Dennis Muilenburg.

En Bourse, hier, l’action de Boeing a perdu 6,15 % de sa valeur, pour terminer la journée à 375,41 $. L’entreprise a perdu environ 35 milliards de capitalisation boursière depuis l’écrasement d’un de ses avions 737 MAX 8 en Éthiopie, dimanche.

— Avec Janie Gosselin, La Presse

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Les syndicats des agents de bord inquiets

Des syndicats représentant les agents de bord s’inquiètent de la décision du Canada et des États-Unis de maintenir en fonction les Boeing 737 MAX 8. Dans un communiqué publié hier, la Composante Air Canada du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qui représente 6800 agents de bord, a demandé à Air Canada de « faire de la sécurité des passagers et des membres d’équipage la priorité dans ce dossier ». L’entreprise compte déjà un processus en place pour permettre aux employés préoccupés de demander une réaffectation. Le syndicat souhaite que cette mesure soit maintenue. Du côté américain, l’Association of Flight Attendants-CWA (AFA) a demandé hier à la Federal Aviation Administration de prendre à son tour la décision de maintenir au sol les Boeing 737 MAX 8. L’AFA juge la date butoir d’avril « insuffisante considérant la peur légitime et l’incertitude à la suite de deux accidents mortels », a précisé sur son site web le syndicat représentant près de 50 000 agents de bord. — Janie Gosselin, La Presse

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Choisir de prendre l’avion… ou pas

Annuler son vol ou monter à bord du Boeing 737 MAX 8 ? Pour les voyageurs craintifs, peu d’options légales se profilent :  sans assurance annulation et en l’absence d’une politique flexible du transporteur, ils devront payer pour un autre vol.

Qu’arrive-t-il lorsqu’un voyageur a un billet pour un vol assuré par un Boeing 737 MAX 8 ?

Si l’avion devait atterrir ou décoller dans un des pays ayant fermé leur ciel aérien au Boeing 737 MAX 8, le transporteur doit offrir un autre vol, à bord d’un autre aéronef. Sinon, il doit rembourser le passager. « Dès lors que le transporteur ne fournit pas le service pour lequel le client a payé, il est tenu de rembourser le client », explique Charles Tanguay, porte-parole de l’Office de la protection du consommateur.

Un passager peut-il être dédommagé s’il refuse de prendre un vol d’un Boeing 737 MAX 8 ?

Légalement, non, à moins d’avoir une assurance lui permettant de modifier son vol ou à moins que cette possibilité soit incluse dans son tarif. Mais des politiques particulières peuvent le permettre, comme l’a déjà annoncé Air Canada. « Le transport aérien repose sur la confiance des passagers », rappelle Me François Lebeau. L’avocat spécialisé en droit de la consommation voyage précise que cela peut inciter les transporteurs aériens à faire preuve de souplesse. « Si le transporteur voit que les consommateurs n’ont pas envie de voyager sur ses avions, il peut essayer de trouver une solution », dit-il. Air Canada a mis en place une « politique flexible » pour permettre aux clients qui, « pour des raisons personnelles », ne souhaitent pas voyager à bord d’un 737 MAX 8. Elle sera appliquée « au cas par cas ».

Est-ce qu’un transporteur peut modifier le type d’aéronef après l’achat du billet ?

Oui. Le voyageur ne peut pas se fier à cette information donnée au moment de l’achat pour s’assurer de son choix. « Ça peut changer entre le moment où on achète et celui où on part », explique Jacob Charbonneau, cofondateur et PDG de Volenretard.ca. « Les transporteurs se réservent la possibilité d’avoir un autre type d’aéronef, dit Me François Lebeau. Ça arrive régulièrement. »

Qu’en est-il des retards causés par les Boeing 737 MAX 8 cloués au sol ?

S’il s’agit d’un vol au départ de l’Union européenne ou effectué par un transporteur y ayant son siège social, des indemnités sont prévues pour les retards de plus de trois heures. La Convention de Montréal prévoit aussi des dédommagements, par exemple si une personne a dû payer pour une chambre d’hôtel ou en annuler une à destination. Mais attention : le transporteur pourrait évoquer une situation indépendante de sa volonté, causée par la décision d’un État étranger. « Il pourrait dire qu’il a pris tous les moyens raisonnables, mais qu’il n’est pas responsable », croit Me Lebeau. Ce serait alors au passager qui s’estime lésé de contester.

Est-ce qu’il y a des précautions à prendre en achetant un billet ?

Il est intéressant de prendre une assurance annulation ou de choisir une classe tarifaire offrant de la flexibilité, juge Jacob Charbonneau, de Volenretard.ca. Du côté de l’Office de la protection du consommateur, le premier conseil est de passer par une agence de voyages ayant un permis au Québec. Cela permet d’avoir une protection lorsque les services touristiques ne sont pas reçus. Pour ceux qui magasinent les vols en ce moment pour un voyage futur, Me Lebeau n’est pas inquiet. « Le gouvernement américain a imposé à Boeing d’imposer des correctifs d’ici avril, rappelle-t-il. D’ici là, les résultats de l’enquête seront connus. » Il est déjà arrivé que des avions soient cloués au sol en raison de dangers et ils ont de nouveau pu voler une fois les modifications nécessaires apportées, a-t-il ajouté.

Écrasement du vol ET302

Les recherches se poursuivent

Pendant que s’allongeait la liste des pays ou des organisations ayant ordonné l’interdiction de vol des appareils Boeing 737 MAX 8 aux quatre coins du globe, les autorités éthiopiennes ont continué de fouiller le site de l’écrasement, deux jours après la tragédie.

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