RUDY LE COURS

L’essoufflement de la moyenne entreprise

Oubliez les gazelles, les géants de demain et les autres formules ronflantes pondues par des experts en communication et des gourous en gestion.

La situation des moyennes entreprises est plutôt celle-ci : en 2013, leur poids relatif dans l’ensemble des entreprises canadiennes a diminué par rapport à 12 ans plus tôt. En plus, une proportion plus faible croît au point de passer dans le club sélect des grandes entreprises, qui représentaient seulement 0,17 % de l’ensemble de 1,09 million d’éléments en 2013.

Tels sont les premiers constats fait par Sylvie Ratté, économiste principale de la Banque de développement du Canada (BDC). Elle est partie de ces données peu encourageantes mais objectives pour tenter d’expliquer le déclin relatif de la moyenne entreprise dans une étude publiée aujourd’hui.

En 12 ans, le nombre d’entreprises a augmenté de 20,4 %, mais cela cache d’importantes disparités régionales : on en compte ainsi 29,7 % de plus en Ontario, mais seulement 3,1 % de plus au Québec. Dans les trois provinces maritimes, leur nombre a même diminué. C’est un effet tangible des migrations interprovinciales.

La distribution par industrie a aussi varié considérablement : augmentation de plus de 50 % en transport et entreposage de même qu’en immobilier et location, mais diminution de 11,7 % en agriculture, en foresterie et en fabrication. Il s’agit pourtant de secteurs clés si l’on compte sur eux pour prendre le relais des ressources comme moteur des exportations.

Mme Ratté constate aussi que les entreprises canadiennes miment la population : elles vieillissent. « Une diminution du renouvellement et une augmentation de l’âge des entreprises ont une incidence négative sur la productivité du secteur privé au Canada puisque les nouvelles entreprises contribuent à changer l’ordre établi en étant généralement plus innovatrices et plus productives », observe-t-elle.

Le vieillissement a un autre effet pervers : on observe moins de petites entreprises qui deviennent des moyennes et surtout moins de moyennes qui deviennent des grandes.

Le poids relatif de la moyenne entreprise est passé de 1,04 % à 0,93 % de 2001 à 2013. Durant la Grande Récession de 2008-2009, bon nombre de moyennes entreprises ont dû rationaliser leurs activités au point de retourner dans la catégorie des petites entreprises, c’est-à-dire de moins de 100 employés. Quelque 12,7 % d’entre elles sont redevenues des petites entreprises alors que 1,8 % seulement ont gonflé leur effectif à plus de 500 personnes pour devenir des grandes.

Même si le nombre total d’entreprises a peu augmenté au Québec en 12 ans, la proportion de moyennes qu’il abrite reste assez importante : 23,7 % de l’ensemble, alors que moins de 20 % des entreprises canadiennes y ont leur siège. Elles semblent toutefois manquer de dynamisme.

Seulement 15 % des moyennes entreprises promises au stade de grandes entreprises viennent du Québec, alors que c’est plus de deux sur cinq pour les ontariennes.

Parmi les secrets pour accéder au stade de grande entreprise, il y a la volonté d’assurer sa présence hors de sa province d’origine. Mme Ratté estime que trois provinces semble un seuil important pour réussir le bond qualitatif de taille. Plus d’une moyenne entreprise sur deux qui réussit cette expansion atteint le stade de grande entreprise contre une sur trois parmi celles qui se cantonnent dans leur province.

La moyenne entreprise se retrouve avant tout dans la fabrication, le commerce de gros et de détail ainsi que dans l’hébergement et la restauration. Toutefois, ce sont aussi des industries où le passage de la moyenne à la grande est moins fréquent que dans la construction ou la finance.

L’étude de Mme Ratté fait ressortir que la valeur des actifs tangibles par employé d’une moyenne entreprise s’établissait en 2013 à 51 000 $. C’est à peu près le même que celui d’une petite entreprise et c’est la moitié de la valeur qu’on trouve dans la grande entreprise. « En général, ces investissements, notamment ceux qui sont effectués dans la machinerie avancée ou dans les technologies de l’information et des communications, contribuent à hausser la productivité des entreprises », écrit Mme Ratté.

L’économiste note aussi que la valeur des actifs tangibles a bien peu augmenté entre 2001 et 2013. Avec pour résultat que la productivité d’une moyenne entreprise manufacturière représente 76 % de celle d’une grande. À 68 %, seul le segment de l’hébergement et de la restauration fait pire.

À l’opposé, la productivité des industries culturelles et de l’information atteint 109 % tandis que celle du commerce de détail, de la finance et des assurances et de l’immobilier est de 100 %.

À 78 %, la moyenne de tous les secteurs fait ressortir la carence inquiétante des investissements dans une catégorie d’entreprises jugée stratégique pour assurer la croissance économique à terme, et la relance des exportations dans l’immédiat.

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