Où est le Canada ?

Le monde entier vibre depuis trois semaines au rythme des matchs de la Coupe du monde de soccer. Un tournoi planétaire où s’affrontent 32 pays. Mais pas le Canada, qui n’y a participé qu’une seule fois. Pourquoi ? 

Le Canada, cancre du soccer

Le Canada n’a participé qu’une seule fois à la Coupe du monde… en 1986. Le pays se classe 79e au monde, derrière de petits États comme l’Islande et le Costa Rica. Mais pourquoi le Canada n’est-il pas plus compétitif ?

Les réponses sont multiples.

L’ex-capitaine de l’Impact de Montréal Patrice Bernier estime qu’il y a peu d’avenues pour les adolescents talentueux qui veulent continuer à pratiquer leur sport. Il n’y a qu’une ligue professionnelle en Amérique du Nord, et les athlètes canadiens y sont à peine représentés.

« Combien de joueurs John Herdman [entraîneur de l’équipe nationale] a-t-il vraiment pour former son équipe ? Grâce à la MLS, l’équipe américaine peut compter sur un gros bassin de joueurs d’élite. Ils ont peut-être une centaine de joueurs, contre une trentaine pour le Canada », estime le nouvel entraîneur à l’Académie de l’Impact.

Les chiffres lui donnent raison. Au début de la saison 2018, la MLS comptait 32 Canadiens, contre 290 Américains. Les joueurs canadiens représentaient donc 5 % des 637 joueurs de la ligue.

Le sort des Canadiens qui souhaitent accéder à une équipe professionnelle risque néanmoins de s’améliorer avec les changements apportés par la MLS. Les équipes ont un quota de huit joueurs internationaux et, depuis 2017, les Canadiens ne sont plus considérés comme des « étrangers » pour les équipes américaines.

Malgré ce changement aux règles, Tino Lettieri croit que la MLS demeurera une « ligue américaine ». Trois équipes professionnelles pour un pays de dix provinces, ce n’est pas suffisant, estime le seul Québécois qui a participé à la Coupe du monde avec l’équipe canadienne, il y a 32 ans.

Bernier et Lettieri voient d’un bon œil l’arrivée d’une ligue canadienne, en 2019. À leur avis, cette nouvelle ligue va permettre aux bons joueurs de poursuivre la pratique de leur sport et à l’équipe canadienne de miser sur un plus grand nombre d’athlètes.

Mais Lettieri va plus loin. Il espère que la nouvelle ligue va mettre en place un quota de joueurs locaux, comme à l’époque où il évoluait pour la défunte NASL, dans les années 70 et 80.

« Comme dans le bon vieux temps, il devrait y avoir trois joueurs nord-américains sur le terrain en tout temps. C’est mon rêve de revoir ça. Mais aujourd’hui, tout ce qui compte, c’est l’argent et les classements. » 

— Tino Lettieri

Ahmed Nazar Najdat s’est penché sur les performances de l’équipe canadienne de soccer dans sa thèse de maîtrise en journalisme. Le reporter croit qu’une nouvelle ligue canadienne est une bonne chose pour le soccer au pays, mais il exprime tout de même certaines réserves.

« Ce n’est pas clair à quel point la ligue sera professionnelle. Ce sont des équipes amateurs qui soudainement vont devenir plus grosses. On ne parle pas d’équipes comme celles de Montréal, Toronto ou Vancouver. On parle de plus petites équipes. Donc, à quel point la ligue sera-t-elle professionnelle ? », se demande-t-il.

Le coaching

Colin Miller a fait partie de l’équipe canadienne pendant 13 ans, de 1983 à 1997. Il a également assuré l’intérim à la tête de l’équipe nationale à deux reprises et a été entraîneur du FC Edmonton. Pour expliquer les insuccès de l’équipe canadienne, il croit qu’on devrait aussi se pencher sur les entraîneurs qui dirigent les enfants au soccer.

« Avec tout le respect que je dois aux parents bénévoles, un père qui a conduit son camion toute la journée et qui entraîne son fils ou sa fille le soir venu, comment est-il censé faire ça sans assistance, sans qualification ? Si plus de gens vont chercher une certification et si plus d’anciens joueurs reviennent derrière le banc pour transmettre leur savoir, tout le monde sera gagnant. Si on a de meilleurs coachs, on va former de meilleurs joueurs », souligne-t-il.

Najdat a aussi constaté un problème concernant le coaching des jeunes joueurs dans ses recherches. « Les entraîneurs qui obtiennent la licence A, le grade le plus élevé, n’aiment pas s’occuper des plus jeunes. Ils trouvent que c’est comme du gardiennage de bébés. Les jeunes se retrouvent donc avec les entraîneurs les moins expérimentés. Pourtant, c’est entre 8 et 12 ans que c’est le plus important de leur apprendre les bonnes bases. »

Najdat et Miller croient que la création d’académies liées aux clubs professionnels (Montréal, Toronto, Vancouver) est un pas en avant qui pourrait aider l’équipe canadienne à obtenir de meilleurs résultats. Najdat considère cependant qu’il pourrait y avoir davantage d’écoles de soccer de haut niveau.

« J’ai vu des joueurs de Winnipeg prendre un vol de trois heures juste pour faire les essais à Vancouver parce que c’était l’endroit le plus proche. À mon avis, plusieurs parents vont trouver que c’est une idée folle de faire voyager un enfant à 13 ans juste pour essayer de faire partie d’une équipe d’académie. »

Miller, pour sa part, affirme qu’il faut être prudent par rapport aux prix d’entrée de ces prestigieuses écoles. « D’où je viens en Écosse, comme dans plusieurs pays du monde, les meilleurs joueurs de soccer ne viennent pas nécessairement des familles les plus riches. Nous devons être très soucieux puisque ce n’est pas tout le monde qui peut accéder à ces écoles. Il ne faut pas surcharger le prix du soccer », précise-t-il.

Et en 2026 ?

Alors le Canada, qui sera l’un des trois pays hôtes de la Coupe du monde en 2026, peut-il aspirer à de grandes choses ? Comme le tournoi accueillera 48 pays au lieu de 32, Najdat croit que l’équipe nationale a de bonnes chances d’y participer, sur invitation.

Mais le journaliste ne pense pas que la formation va avoir un parcours impressionnant, surtout qu’elle se classe derrière de petits pays comme le Cap-Vert, qui compte une population similaire à celle de la ville de Québec.

Miller est plus optimiste. Il croit réellement aux chances de l’équipe canadienne de faire bonne figure sous la tutelle de John Herdman, qui a connu beaucoup de succès avec l’équipe nationale féminine.

Est-ce que l’équipe pourrait marquer le premier but de son histoire à la Coupe du monde ? Certainement, répond-il.

Et gagner un match ? Il a vraiment envie d’y croire.

Comme des millions de Canadiens aussi.

Soccer

Les femmes parmi les meilleures

L’équipe canadienne de soccer féminin connaît une histoire bien différente de celle de l’équipe nationale masculine.

La formation est double médaillée olympique et s’est rendue en quarts de finale à la Coupe du monde de 2015. Pourquoi cette équipe, cinquième au monde, fait-elle mieux que celle des hommes ?

Josée Bélanger, médaillée de bronze aux Jeux de Rio, affirme que dans plusieurs pays du monde, les femmes reçoivent moins d’argent que les hommes pour évoluer avec l’équipe nationale. 

« J’en parlais justement à des amies, s’exclame-t-elle. Il y a des équipes qu’on voit présentement à la Coupe du monde masculine qu’on n’a jamais affrontées quand je faisais partie de l’équipe nationale. »

Bélanger parle notamment de l’Argentine. Chez les hommes, l’équipe nationale se trouve au 5e rang mondial. Les femmes se situent en 35e position. Autre exemple ? Les équipes masculines et féminines de l’Uruguay figurent respectivement en 14e et 72e position du classement de la FIFA.

Même si le calibre du soccer féminin est moins relevé, l’ex-attaquante ne veut pas que l’on sous-estime le travail des femmes au sein de l’équipe nationale.

« Je ne dirais pas que l’équipe canadienne de soccer féminin, on ne mérite pas le succès qu’on a. On fait notre succès avec la réalité qu’on a. »

— Josée Bélanger

Ahmed Nazar Najdat, qui a rédigé son mémoire de maîtrise en journalisme sur les mauvaises performances de l’équipe nationale, explique que le soccer se joue depuis la fin du XVIIIe siècle par les hommes. Le sport féminin s’est développé plus tard, vers la fin des années 60.

« Le Canada a moins de rattrapage à faire en soccer féminin qu’en soccer masculin », précise l’universitaire, sans toutefois diminuer les nombreux exploits des Canadiennes.

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