États-Unis

Steve Bannon (et la controverse) s’amènent à Toronto

Un an après avoir quitté la Maison-Blanche, l’ancien stratège de Donald Trump revient dans l’actualité. Après avoir été banni d’une conférence du magazine New Yorker, il doit participer en novembre à un débat public à Toronto, et sa présence fait des vagues.

L’ancien stratège en chef de la Maison-Blanche Steve Bannon est-il un interlocuteur légitime qui mérite d’exposer publiquement ses idées, qu’on les aime ou pas ?

Oui, estiment les organisateurs des Débats Munk, qui ont lieu deux fois par année à Toronto, et dont la prochaine édition, le 2 novembre, opposera Steve Bannon à l’ancien rédacteur de discours de George W. Bush, David Frum, à l’occasion d’un débat public sur le thème du populisme.

À une époque où le courant populiste a le vent dans les voiles, « nous croyons que nous rendons un service public en permettant que ces idées soient vigoureusement contestées et en laissant le public tirer ses propres conclusions », explique le président des Débats Munk, Rudyard Griffiths, dans une déclaration écrite distribuée aux médias.

Cet argument est loin de convaincre les critiques qui reprochent à la prestigieuse tribune torontoise de donner ainsi une légitimité à un homme qui propage un discours inacceptable. Et qui a été notamment l’artisan du décret empêchant les ressortissants de plusieurs pays musulmans d’entrer aux États-Unis – politique qui a causé le premier grand cafouillage de la présidence de Donald Trump.

En invitant Steve Bannon à l’évènement du 2 novembre, les organisateurs du débat se livrent à « un blanchiment de ses idées racistes et misogynes », en plus d’offrir une tribune de propagande aux théories des Blancs suprémacistes, s’indignent deux représentants du Réseau canadien contre la haine, Bernie Farber et Amira Elghawabi, dans une lettre publiée dans le Toronto Star.

« Le racisme et la xénophobie ne sont pas des idées, mais des idéologies nocives », renchérit la chroniqueuse du Globe and Mail Denise Balkisoon.

Poser les questions difficiles

Sur la page internet annonçant l’évènement du 2 novembre, David Frum assure qu’il ne se gênera pas pour poser des questions difficiles au cofondateur du réseau Breitbart, organe de propagande du mouvement de la « droite alternative » aux États-Unis.

« Je ferai valoir que sa politique perdra et que la démocratie libérale vaincra. »

— David Frum, ancien rédacteur de discours de George W. Bush

« Je veux détruire tout l’establishment contemporain », écrit pour sa part Steve Bannon dans la page annonçant sa présence à Toronto.

Reste que dans la province qui a porté au pouvoir le populiste Doug Ford, l’idée d’empêcher Steve Bannon de répandre publiquement ses idées est loin de faire l’unanimité, si l’on se fie à un mini-sondage fait par le Toronto Star auprès de ses lecteurs. Sur 2467 lecteurs qui ont répondu au questionnaire en ligne, 44,3 % ont trouvé que l’idée d’inviter Steve Bannon à la conférence Munk était « super », tandis que 40,3 % ont jugé qu’il s’agissait d’un projet « terrible ».

La controverse torontoise ne tombe pas du ciel. Elle fait écho à la vague d’indignation qu’a soulevée la présence prévue de Steve Bannon au festival du magazine New Yorker, le 5 octobre prochain. Il devait être interviewé sur scène par le rédacteur en chef du magazine, David Remnick.

Mais en apprenant qu’ils partageraient la vedette avec le sulfureux ex-conseiller du président Trump, une brochette d’autres invités du New Yorker, incluant le comédien Jim Carrey, l’animateur et humoriste Jimmy Fallon et le réalisateur Judd Apatow, ont menacé de se retirer de l’évènement. La semaine dernière, David Remnick a fini par annuler l’entrevue avec Steve Bannon.

« Je voulais lui poser des questions difficiles », a expliqué David Remnick dans une entrevue au New York Times. Il a pourtant fini par céder à la pression.

Retour dans l’actualité

Un an après avoir quitté la Maison-Blanche, Steve Bannon est de toute évidence de retour dans l’actualité. Samedi prochain, il participera à une autre conférence, « Open Futures », un évènement d’envergure internationale organisé par le magazine The Economist. La rédactrice en chef de l’hebdomadaire britannique, Zanny Bedoes, a justifié la décision en affirmant qu’elle était « troublée » par les déclarations de Steve Bannon, mais « qu’il était important d’avoir un débat ouvert ».

Et le documentariste Errol Morris, dont le documentaire sur le personnage de Steve Bannon a été projeté au Festival international du film de Toronto, va plus loin en affirmant que « le point de vue de Steve Bannon est crucial si on veut comprendre l’état actuel de l’Amérique et le monde ».

Pour l’organisme Journalistes canadiens pour la liberté d’expression (CJFE), les lois contre les discours haineux sont suffisantes pour réagir si jamais Steve Bannon devait aller trop loin dans ses déclarations, le 2 novembre.

Mais à titre personnel, le vice-président de l’organisme, Tom Henheffer, croit que les Débats Munk ont commis une erreur en lui offrant leur tribune.

« C’est une manière de légitimer des idées qui sont connues pour être répréhensibles. »

— Tom Henheffer, vice-président de CJFE, en entrevue téléphonique

Tom Henheffer juge par ailleurs que David Frum est bien naïf de penser qu’il réussira à avoir raison de son interlocuteur, le 2 novembre. « On ne peut pas avoir raison en brandissant des faits contre des mensonges. »

« C’était fou pour les Débats Munk d’inviter Steve Bannon, ce n’est pas un conférencier valable, c’est un provocateur », renchérit Clifford Orwin, professeur de sciences politiques à l’Université de Toronto.

Ce dernier juge également que David Frum est bien trop optimiste de penser qu’il réussira à imposer ses idées lors de ce débat. « Dans ce genre d’évènement, chacun repart en pensant que celui qui représente ses idées a gagné la partie. »

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