Élections provinciales : Valérie Lapointe-Gagnon

La face cachée de la langue

Je ne suis pas certaine que la façon dont la langue a été abordée durant la campagne électorale jusqu’à maintenant a inspiré qui que ce soit.

Pour Philippe Couillard, il n’y a pas de souci à se faire : le français se porte bien en Amérique. À l’opposé du spectre, François Legault a plutôt affirmé qu’il était voué à disparaître d’ici quelques générations, le tout à cause des nouveaux arrivants. Bref, le chef de la CAQ a instrumentalisé l’enjeu linguistique pour jouer sur la peur, corde sensible d’une frange de l’électorat. Une stratégie peu convaincante.

Pour Jean-François Lisée, il faudrait imposer aux élèves des cégeps anglophones un trimestre en français. Ce genre de mesures négatives n’est pas à même d’insuffler la fierté de participer à un projet mobilisateur de société en français. Sujet dépassé pour certains, fondamental pour d’autres, la langue constitue encore un des éléments essentiels de la société particulière qu’incarne le Québec. Et c’est lorsque l’on commence à voir se rétrécir les espaces où elle s’exprime que l’on réalise à quel point elle a une valeur inestimable.

À ce sujet, je n’ai jamais autant parlé de langue française que depuis que j’enseigne dans une faculté francophone en Alberta.

Ici, la langue représente un champ de bataille, un sujet de lutte quasi quotidien. Au moment où je suis arrivée à Edmonton, en 2015, la francophonie albertaine vibrait au rythme de la cause Caron, dont le jugement a été rendu par la Cour suprême en novembre de la même année. Les francophones espéraient que la cour reconnaisse le caractère bilingue de la province, un bilinguisme nié au moment de la création de l’Alberta en 1905, alors que la province s'est déclarée unilingue.

L'unilinguisme l'emporte

Cet unilinguisme allait à l’encontre de la réalité sur le terrain où il y avait des journaux francophones, une culture canadienne-française, une implication des Canadiens français dans la politique et une participation soutenue à l’économie. S’en est suivi de longues années où l’assimilation a fait son œuvre et où le français, langue taboue, se murmurait dans les espaces publics. La Cour suprême a finalement tranché, dans un jugement à six contre trois, en faveur de la province et à l’encontre de Gilles Caron, soutenu par la communauté francophone.

La déception de certains de mes étudiants était grande. Cela ne les a toutefois pas empêchés de garder espoir et de continuer à s’engager pour la promotion du français, à faire pression sur le gouvernement et à s’impliquer bénévolement auprès d’organismes tels que Francophonie jeunesse de l’Alberta (FJA) pour que les générations futures puissent avoir des lieux de rencontres valorisant le français. On doit d’ailleurs aux jeunes de la FJA le drapeau franco-albertain, hissé pour la première fois sur le mât de l’Assemblée législative en 2017. J’ai aussi vu des délégations d’étudiants rencontrer le ministre de l’Éducation supérieure de l’Alberta plusieurs fois dans un semestre pour convaincre son gouvernement d’investir plus massivement en éducation postsecondaire en français.

Nos infrastructures, comme celles de plusieurs établissements francophones à l’extérieur du Québec, n’arrivent souvent pas à la cheville de celles des anglophones.

J’ai aussi pris part à de nombreuses discussions riches sur l’essence de la francophonie, ou plutôt des francophonies, sur comment conjuguer cette francophonie enracinée depuis des générations et celle qui émerge, avec le flot de nouveaux arrivants. Ces discussions ne sont pas toujours faciles, mais elles sont nécessaires. Celles et ceux qui participent à ces débats et à ces luttes viennent de divers horizons.

La francophonie ici est plurielle et cette diversité lui donne du souffle. Juste au campus Saint-Jean, où je travaille, on compte 24 nationalités différentes chez les étudiants et 31 chez le personnel académique. Sans cet apport essentiel de l’extérieur, qui amène son lot de femmes et d’hommes qui s’investissent dans les organismes communautaires, qui enseignent dans les écoles françaises et d’immersion, qui s’engagent sur la scène politique et qui font résonner notre langue, il y a fort à parier que le français serait plus moribond. La langue peut diviser, mais elle peut aussi jouer le rôle de liant social, si on la met en valeur. Elle devient un point commun, un espace de rencontres.

La langue française vaut mieux que la vision jovialiste de la situation de Philippe Couillard, qui tend à endormir les gens dans un confort illusoire, ou que les projections fatalistes de François Legault, qui montrent du doigt les immigrants, avec comme effet de diviser la société. Elle mérite d’être priorisée et de faire l’objet de politiques innovantes.

Plutôt que de l’instrumentaliser, pourquoi ne pas mettre en lumière ses atouts ? Pourquoi ne pas investir pour que la diversité soit davantage représentée en culture ? On le voit à maints endroits, les artistes ont un pouvoir étonnant lorsqu’il s’agit de faire rayonner la langue ; d’ailleurs, c’est grâce à eux que certaines d’entre elles revivent, qu’il s’agisse du français paw paw au Missouri ou de langues autochtones. Il est facile de se détourner d’une culture et d’une langue quand on ne s’y sent pas représenté.

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