théâtre critiques

Nos journalistes ont assisté aux pièces présentées au Quat’Sous et chez Duceppe, qui lançaient leur saison cette semaine.

Critique

Mots à maux

Les barbelés 

Texte d’Annick Lefebvre. Mise en scène d’Alexia Bürger. Avec Marie-Ève Milot. 

Au Quat’Sous, jusqu’au 26 septembre

Qui est cette femme troublée, anxieuse, seule dans sa cuisine éventrée, en train d’éplucher des pamplemousses comme si elle excisait sa propre chair ? Elle n’est pas rebelle ni héroïne, pas Phèdre ni Lady Macbeth. Seulement une femme ordinaire. Et qui souffre.

La nouvelle pièce d’Annick Lefebvre présente un personnage féminin qui exprime, dans un monologue d’une heure, son mal de vivre, son sentiment d’inadéquation, avec l’urgence de dire. Comme si cette femme devait s’accrocher à cette bouée de sauvetage pour rester en vie : les mots.

Créée en novembre dernier au Théâtre de la Colline à Paris, Les barbelés ouvre la saison du Quat’Sous de façon saisissante. Dans ce monologue très dense, par moments violent, l’auteure de J’accuse aborde plusieurs sujets actuels ; un peu trop, même… On comprend mal ce que l’accueil d’une famille de réfugiés syriens apporte au texte.

Toutefois, Mme Lefebvre n’écrit pas du théâtre à thèmes. 

Bien que Les barbelés évoque la politique, le sexe, la religion – cette trinité de l’aventure humaine –, l’auteure le fait à sa manière, unique et décapante.

Annick Lefebvre maîtrise l’art de l’écriture. Sa langue à la syntaxe précise utilise des images circulaires autant que des expressions du quotidien. Sous un angle intimiste, ouvertement féministe, la pièce lance des pointes d’humour au milieu de la grande noirceur du récit.

Huis clos

Dans la mise en scène anxiogène d’Alexia Bürger, la logorrhée du personnage se heurte aux murs de sa cuisine, comme dans un huis clos existentialiste. Le décor apocalyptique signé Geneviève Lizotte, sous les beaux éclairages du talentueux Martin Labrecque, accentue le côté claustrophobe de cet univers.

La représentation respecte l’unité de temps et d’action. Dès le début, on sait que cette femme se délivre d’une parole débordante, avant d’être forcée au silence. Elle est condamnée : des barbelés se répandent dans son corps et ils vont envahir sa bouche d’ici la fin du spectacle.

Une grande performance !

La comédienne Marie-Ève Milot livre une performance bouleversante. Son corps est carrément traversé par le texte de Lefebvre. Sur scène, l’actrice est prise de convulsions, gesticule frénétiquement, crache du sang, puis s’immobilise pour mieux fixer le public dans les yeux.

Avec cette pièce coup de poing, Annick Lefebvre livre un témoignage capital sur la douleur humaine. Elle lance un déchirant cri du cœur afin que cesse le bruit ambiant de notre étourdissante époque. En nous exposant son cœur.

Critique

Le nouveau Duceppe est arrivé

Ça y est. Ça se sent, ça se voit. Des planches à la salle, le nouveau Duceppe est arrivé. Les nouveaux directeurs artistiques David Laurin et Jean-Simon Traversy ont fait un excellent choix en lançant la saison avec Oslo, un suspense politique mis en scène énergiquement par Édith Patenaude.

Oslo

Texte de J.T. Rogers, traduit par David Laurin. Mise en scène d’Édith Patenaude.

Chez Duceppe, jusqu’au 13 octobre

Un couple d’idéalistes, quelque peu naïfs mais déterminés, réussit à faire se rapprocher des ennemis millénaires pour le temps d’une paix. Nous ne sommes pas dans la chaude Vérone, mais à Oslo, ville frigorifiée de Norvège où nos Roméo et Juliette des temps modernes n’auront pas à mourir pour voir Israël et la Palestine conclure les accords historiques de 1993.

Oslo décrit les négociations secrètes qui ont mené à la signature d’une inattendue déclaration de principes entre l’Israélien Yitzhak Rabin et le Palestinien Yasser Arafat. À coups de subterfuges, voire de mensonges, après des mois de revirements, de surprises, d'affrontements et de découragements, le couple d’universitaires norvégiens réussira là où les États-Unis avaient lamentablement échoué.

La pièce de l’Américain J.T. Rogers informe autant qu’elle divertit. Bien construit, le texte démontre que des hommes de bonne volonté à un moment particulier de l’histoire et dans un contexte facilitant peuvent dépasser leur orgueil et les dogmes afin de mettre fin aux différends qui les opposent depuis trop longtemps, causant morts et destruction.

Direction d'acteurs irréprochable

La metteure en scène Édith Patenaude, autre première duceppienne, insuffle à la pièce un dynamisme implacable à l’aide d’une musique jazz omniprésente et d’une occupation experte du grand plateau de Duceppe. Sa direction d’acteurs est également irréprochable. Les personnages sont bien définis et campés par de très bons comédiens, dont beaucoup de nouveaux visages sur la scène de Duceppe.

Le couple norvégien est interprété avec brio par Isabelle Blais et Emmanuel Bilodeau.

Celui-ci arrive à nous tirer une larme à la toute fin après qu’on a eu la bonne idée de décrire le destin des personnages historiques de la pièce en plus des événements tragiques qui ont remis la violence au premier plan depuis 25 ans au Moyen-Orient.

Cette pièce chorale permet aussi aux interprètes de soutien d’avoir, chacun chacune, leur moment d’éclat. Notamment : Marie-France Lambert, qui joue tous les autres personnages féminins, Manuel Tadros en suave négociateur palestinien, Jean-François Casabonne en drolatique Shimon Peres, et Luc Bourgeois, homme à tout faire spectaculaire.

Quelques couacs

Le spectacle n’est pas exempt de défauts. La machine narrative démarre lentement avec un surplus d’informations à transmettre aux spectateurs. Le soir de la première médiatique a été assaisonné de problèmes de micro et de quelques trous de mémoire.

Au-delà de ces considérations, Oslo marque un important grand pas en avant pour une compagnie en pleine mutation. À une autre époque, le fondateur nous avait habitués à la présentation d’un théâtre politique pertinent – pensons seulement à Médium saignant de Françoise Loranger ou encore à Charbonneau et le chef – et Oslo représente, en ce sens, un renouveau fort bienvenu qui ne dénature en rien l’histoire de Duceppe.

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