Chronique

Taisez-vous, M. Polanski !

Roman Polanski présentait le film de clôture du Festival de Cannes à pareille date l’an dernier. À la conférence de presse du très décevant D’après une histoire vraie, adaptation du roman de Delphine de Vigan mettant en vedette sa femme Emmanuelle Seigner, le cinéaste a déclaré qu’il était « évidemment plus facile de travailler avec les femmes que de vivre avec elles ». Évidemment.

Son épouse avait éclaté de rire. Sa partenaire de jeu Eva Green, en revanche, avait eu un sourire crispé. J’avais été frappé par l’insouciance avec laquelle il s’était donné en spectacle, devant un parterre de journalistes qu’il refusait par ailleurs de rencontrer en interview individuelle. Quelques mois plus tôt, pris dans la tourmente, Polanski avait dû renoncer à la présidence des César, en raison des pressions d’associations féministes.

Condamné et emprisonné pour le viol d’une mineure, le cinéaste franco-polonais a fui la justice américaine, il y a 40 ans, craignant une peine plus sévère que celle négociée par ses avocats.

En conférence de presse, Polanski ne semblait plus craindre grand-chose. Je l’avais trouvé bien désinvolte, en particulier dans ses commentaires sur les femmes.

On m’a déjà reproché – on me le reproche encore – d’avoir écrit, il y a quasi 10 ans, qu’un festival de cinéma ne devrait pas servir de guet-apens à une opération policière, afin de faire indirectement ce que l’on n’ose faire directement depuis des décennies : c’est-à-dire extrader Roman Polanski vers les États-Unis.

J’étais d’accord, à l’époque, avec nombre d’artistes qui avaient dénoncé l’arrestation de Polanski en Suisse, dont Wong Kar-wai, Fanny Ardant et Xavier Dolan. Je le suis toujours. Si la France, la Suisse, ou tout autre pays, veut extrader Polanski afin qu’il fasse de nouveau face à la justice américaine, que ce soit fait selon les règles, non seulement de l’art, mais du droit international. Avec une réelle probité morale, sans hypocrisie ni faux-semblants.

Il y a eu des « irrégularités judiciaires manifestes » – ce sont les mots, non pas de son avocat, mais de sa victime – en 1977, dans l’affaire Polanski. Le documentaire Roman Polanski : Wanted and Desired de Marina Zenovich fait le tour de la question. Il reste, comme je l’écrivais aussi il y a près d’une décennie, que le crime qu’a commis Polanski est odieux, indéfendable et inqualifiable. Roman Polanski demeure, pour toujours, un criminel ; et jusqu’à nouvel ordre, un fugitif.

Polanski et #metoo

Il me semble, en particulier lorsqu’il est question des femmes, que Roman Polanski devrait faire profil bas. C’est trop lui demander, manifestement. En début de semaine, le réalisateur de Chinatown et de Rosemary’s Baby a de nouveau soulevé l’ire des féministes en déclarant en entrevue à l’édition polonaise de l’hebdomadaire Newsweek que le mouvement #metoo relevait de l’« hystérie collective » et s’apparentait au maccarthysme. « À mon avis, c’est entièrement de l’hypocrisie », a-t-il ajouté.

« Tous, mus essentiellement par la peur, s’efforcent de se joindre à ce mouvement, dit-il. Quand je l’observe, cela me rappelle la mort d’un leader nord-coréen adulé, qui a fait terriblement pleurer tout le monde, et certains pleuraient si fort qu’on ne pouvait pas s’empêcher de rire. »

De l’hypocrisie et de l’hystérie collective qui le font rire ? Polanski ira raconter ça à Ashley Judd, à Annabella Sciorra et à Mira Sorvino, dont les carrières au cinéma ont été ni plus ni moins gâchées par le producteur Harvey Weinstein. Elles vont se bidonner.

Au Festival de Cannes, jusqu’à l’an dernier, Harvey Weinstein était le roi incontesté et incontestable. Dans toutes les soirées où je l’ai croisé depuis près de 20 ans – il y en a eu au moins une dizaine –, il était accueilli officiellement parmi les dignitaires, chaque fois, avec une déférence obséquieuse. Un nabab hollywoodien, à l’influence et au pouvoir considérables, capable de faire et de défaire des carrières d’un claquement des doigts.

Roman Polanski, malgré sa réputation depuis longtemps ternie, est demeuré un homme influent dans le monde du cinéma. C’est cette influence qui lui a permis de convaincre la mère de sa jeune victime de le laisser seul avec elle, dans la maison de Jack Nicholson, alors qu’elle avait 13 ans et qu’il en avait 30 de plus. Polanski, qui lui avait fait miroiter qu’il la photographiait pour l’édition parisienne du magazine Vogue, en a profité pour lui offrir du champagne et des hallucinogènes, avant de l’agresser.

Dans son autobiographie parue il y a quelques années, la victime de Polanski, Samantha Geimer, a décrit son agresseur comme un manipulateur égoïste et arrogant, qui a abusé de sa naïveté. Des hommes de pouvoir, mégalomanes, qui se croient au-dessus des lois, on en a connu d’autres. Plusieurs ont été dénoncés au cours des derniers mois, après des années d’omertà. Leur profil ressemble beaucoup à celui de Polanski, tel que décrit par sa victime.

Roman Polanski, même s’il a connu des creux de vague, en particulier après son exil, a eu une carrière riche en films qui ne sont pas près d’être oubliés. C’est un artiste exceptionnel. C’est aussi un criminel qui l’a échappé belle, à une époque où la justice était plus laxiste en matière de crimes de nature sexuelle. Un fugitif qui a trouvé refuge dans une France machiste qui l’a toujours depuis soutenu.

Le lauréat de l’Oscar du meilleur réalisateur pour Le pianiste, en 2003, a été exclu la semaine dernière de l’Académie des arts et des sciences du cinéma pour le crime dont il s’est déclaré coupable en 1977. L’avocat de Polanski a dénoncé cette semaine cette décision, l’assimilant à « de la maltraitance psychique à l’encontre de notre client, une personne âgée ». Le cinéaste, qui aura bientôt 85 ans, a récemment été accusé publiquement de viol par quatre autres femmes. La police suisse a ouvert une enquête à ce sujet. 

Dans les circonstances, plutôt que de tenter de discréditer un mouvement légitime né spontanément d’une réponse aux agressions répétées de prédateurs sexuels, en particulier dans le milieu du cinéma, il me semble que le mieux à faire n’est pas de fanfaronner, de laisser entendre que les femmes sont des « germaines » ou que ceux qui croient les victimes le font par opportunisme ou par crainte de représailles.

Lorsque l’on est le violeur d’une adolescente de 13 ans en cavale depuis 40 ans, le mieux à faire, c’est de se taire.

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