La laïcité en débat Opinions

Égaux devant la loi et devant l’homme

Ces mots représentent l’essence du 13e amendement qui a permis d’abolir l’esclavage aux États-Unis sous le président Lincoln. Et le reste de l’Occident a continué d’évoluer selon des principes moraux et philosophiques principalement judéo-chrétiens qui ont forgé des pans majeurs de nos lois et nos chartes.

En conséquence, et grâce à l’évolution sociale qui résulte de ces principes, chaque jour, je reçois en consultation des patients dans un système de santé public qui permet de traiter chacun comme un égal de l’autre, tout en sachant que les origines et le statut social ont probablement plus d’importance sur le pronostic de chaque patient que l’équivalence des évaluations et des traitements proposés.

L’égalité des chances se distingue de l’imitation des chances dans laquelle chacun reçoit la même prescription, peu importe la condition sociale et les autres facteurs qui influencent le choix du meilleur traitement. En fait, pour bien traiter, on devrait aussi viser à réduire l’iniquité devant la maladie.

À l’instar de la santé, chaque travailleur et professionnel du gouvernement est un représentant distingué de l’État avec ses propres valeurs, mais devant honorer d’abord et avant tout les principes démocratiques qui ont défini les devoirs et engagements de l’État. Cet État a récemment suggéré une loi faisant de la laïcité un principe premier de la gestion et de la représentation gouvernementales.

Alors que l’on argue sur l’influence de l’apparence des serviteurs de l’État, et spécialement sur les personnes en autorité, des éléments symboliques persistent et permettent de poser des questions sur les réelles velléités du gouvernement. 

Dans quelques jours, le Parlement cessera ses activités pendant le congé de Pâques alors qu’il a été récemment décidé que le crucifix sera retiré du Salon bleu. Les conventions collectives dûment signées par les syndicats et le gouvernement définissent et continuent d’appliquer des congés fériés, dont plusieurs sont la représentation de l’influence historique et prépondérante d’une religion que plusieurs ont délaissée et qui est sans lien avec d’autres religions émergentes au Québec.

Si la laïcité doit s’imposer aux serviteurs de l’État, ne devrait-elle pas aussi redéfinir ce que l’État projette au-delà du crucifix qui surplombe le siège du président de l’Assemblée nationale ?

Noël, Pâques, l’Action de grâce et même les congés de fin de semaine établis selon un calendrier chrétien ; sont-ce des sacrifices sociaux que nous sommes prêts à discuter pour redéfinir en laïcité nos missions sociétales, notre reconnaissance de l’égalité de chacun dans l’exercice de sa religion et de son métier ?

Devrait-on permettre à chaque travailleur au Québec, et pas seulement ceux qui travaillent pour l’État, de profiter de congés significatifs pour célébrer les rites de leur religion, ou doit-on attendre de chacun qu’il compromette sa pratique religieuse pour honorer un service à la société qui veut évoluer en dehors des strictes contraintes religieuses ?

À chaque patient que je rencontre et qui vient me voir selon les horaires convenus par les conventions sociales et historiques, j’espère que cette imposition ne contrevient pas à des croyances qui lui permettraient de vivre mieux la maladie et dans un esprit communautaire qui définit l’exercice de la plupart des religions.

Ces questions sont pour moi plus fondamentales que le port d’un voile ou d’une kippa. Elles mettent en cause nos devoirs sociaux envers l’autre que l’on veut accueillir, mais que l’on veut aussi voir s’intégrer à nos façons de faire. Un exercice de conscience réel, et qui implique chaque acteur de la vie publique, ne devrait pas s’imposer par des clauses qui justifient un retrait de droits unilatéralement.

En toute équité et par éthique, la laïcité désirée comme voie d’intégration sociale ne peut s’exprimer que par une obligation aux individus, mais par l’exemplarité de l’État lui-même en premier lieu.

La laïcité en débat Opinions

Pour une laïcité des actions

L’histoire de la nation québécoise a été marquée par l’imposition, à l’initiative de politiciens et de religieux, de croix catholiques dans l’Assemblée nationale, dans nos écoles et dans nos hôpitaux.

Aujourd’hui, il est donc essentiel d’inscrire dans nos lois le principe de laïcité. Il est important d’affirmer la neutralité de l’État à l’égard des religions et la séparation de l’Église et de l’État.

Il est important d’encadrer les actions qui sont faites par les employés de l’État afin d’assurer qu’il n’y ait pas un « biais religieux » dans l’interprétation, l’application et l’enseignement aux mineurs de nos lois et règlements qui balisent notre contrat de vie en société.

Baliser une loi sur la laïcité en fonction des tenues vestimentaires est, selon moi, une mauvaise solution. C’est discriminatoire pour ceux dont les croyances sont par tradition plus visibles que d’autres.

Et on s’entendra que l’invisible est potentiellement plus problématique que le visible.

Il faut retourner à l’essence du projet de loi et encadrer les actions. Essentiellement, inscrire dans nos lois « l’interdiction d’interpréter, de modifier, d’appliquer et d’enseigner nos lois et nos règlements avec un biais religieux non déclaré ».

Comme cela se fait déjà dans les conseils d’administration bien gérés du Québec, on demandera aux employés de déclarer en amont des actions leur conflit d’intérêts, réel ou apparent, en lien avec ces dernières, et il relèvera du bénéficiaire ou de ses parents d’accepter de procéder… comme il relève des autres administrateurs d’un conseil de demander ou non à un membre de se retirer des discussions sur des sujets précis en lien avec des conflits d’intérêts.

Ce n’est pas parce que l’on porte un voile sur la tête, une croix dans le cou ou un tatouage de Satan sur une fesse que l’on est automatiquement inapte à faire des gestes au nom de l’État.

Responsabilisons les croyants en respectant leur droit individuel et en exigeant le respect de la laïcité de l’État.

Si ce projet de loi est important pour le Québec, il est aussi essentiel qu’il soit amélioré. C’est un « projet », et il est dans la nature d’un projet d’être consolidé par des échanges constructifs.

Dépassons la laïcité des apparences et encadrons les actions des employés de l’État, et non leurs tenues vestimentaires.

Notre nation fera ainsi preuve de cohérence avec l’objet même d’une loi sur la laïcité de l’État qui sépare le politique et la religion… sans éloigner les croyants de l’État.

* Déclaration de conflit d’intérêts potentiel : je suis athée, quoique baptisé à l’âge de 7 ans et en processus d’apostasie.

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