Joanne Liu, présidente de Médecins sans frontières 

La crise des migrants, « tache morale du siècle »

À moins d’un revirement de situation, la crise des migrants sera la grande « tache morale du XXIe siècle », a dit hier la présidente de Médecins sans frontières international, la Québécoise Joanne Liu, lors d’un évènement organisé par le Conseil des relations internationales de Montréal. Faits saillants d’un discours ponctué de coups de gueule.

La crise des « gens en déplacement forcé »

Joanne Liu persiste et signe. En septembre dernier, la pédiatre de l’hôpital Sainte-Justine, qui est à la tête de Médecins sans frontières (MSF) international depuis 2013, a témoigné de la terrible réalité des migrants ou « personnes en déplacement forcé », selon les termes privilégiés par MSF, qui sont maintenus en détention en Libye dans des conditions inhumaines. Malheureusement, neuf mois plus tard, la Québécoise constate que bien peu de choses ont changé. « Je ne trouve pas normal qu’on ait des politiques restrictives à l’égard de gens qui fuient leur pays à cause de la guerre, des changements climatiques, de la pauvreté. Je ne trouve pas normal qu’on les parque dans les lieux de non-droit où ils sont victimes d’abus quotidiens. Je ne trouve pas normal que des femmes enceintes puissent être [agressées] sexuellement tous les jours. Nos politiques actuelles permettent de faire ça. Vous devez savoir que l’argent public sert à faire ça. Vous ne pouvez pas faire semblant que vous ne le savez pas », dénonce-t-elle.

Complicité de l’Union européenne

Mme Liu affirme que l’Union européenne est complice des crimes commis en Libye, notamment en finançant à hauteur de 50 millions les agents de la garde côtière du pays nord-africain pour qu’ils interceptent un plus grand nombre de personnes qui tentent de traverser la Méditerranée. « On ne devrait pas renvoyer les gens en Libye, mais les sortir de là. On est en train de créer de la souffrance humaine à un niveau industriel », a-t-elle dit hier lors d’un échange sur scène avec la journaliste de Radio-Canada Sophie Langlois. Voulant se dissocier des politiques européennes, Médecins sans frontières refuse depuis 2016 de recevoir du financement de l’UE, une décision qui lui a coûté plus de 100 millions par année sur un budget global d’un peu plus de 1 milliard. MSF a pris cette décision après que l’Europe a conclu une entente de retour des migrants avec la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, a précisé Mme Liu hier. « La crise des gens en déplacement forcé sera la tache morale du XXIe siècle », estime Mme Liu en appelant les acteurs de la société civile à s’indigner, puis à mettre de la pression sur les politiciens « qui ont toujours en tête leur réélection ».

Le retour du virus Ebola

Celle qui a rappelé à l’ordre la communauté internationale lors de l’épidémie du virus Ebola en 2014 en Afrique de l’Ouest se dit « assez inquiète » devant la nouvelle éclosion de la maladie en République démocratique du Congo, dans une zone particulièrement difficile d’accès. Un premier cas y a été signalé le 22 avril. Depuis, plus de 17 personnes sont mortes des suites de la fièvre hémorragique. « Pour se rendre [dans la zone affectée], il faut faire 15 heures de moto , a-t-elle noté hier. [À cause de l’éloignement], la réponse sera un défi, mais c’est aussi une [bénédiction]  », a dit hier Mme Liu, en notant que l’isolement ralentira le rythme de la propagation. Si elle se dit heureuse de voir que l’épidémie a été déclarée beaucoup plus tôt qu’en 2014 au sein des instances internationales, elle espère maintenant que les nouveaux outils développés lors de la précédente crise, dont un vaccin, seront rapidement mis à la disposition des personnes touchées. « J’espère que nous aurons la maturité de penser aux patients actuels avant de penser à la propagation chez nous », dit-elle.

La Syrie

Mme Liu, qui revient tout juste d’une mission en Syrie, espère aussi que la communauté internationale prendra ses responsabilités à l’égard de la population civile syrienne, notamment dans la région de Raqqa, reprise aux mains du groupe État islamique. « J’ai visité cette région du pays et j’ai été foudroyée par la violence et l’irresponsabilité par rapport à cette reprise. Le groupe État islamique a laissé des pièges partout et les soldats de la coalition ont laissé des engins explosifs. On ne peut pas dire aux gens de ne pas venir nous emmerder chez nous, mais on ne fait rien pour déminer afin qu’ils puissent rentrer chez eux », s’indigne-t-elle. Les équipes de MSF sur le terrain traitent plus de personnes victimes d’explosions que pendant le conflit, note la médecin québécoise.

Inconduites sexuelles

Hier, Mme Liu a pris la parole à Montréal alors qu’un nouveau scandale d’inconduite sexuelle secouait le monde humanitaire canadien. Fondateur de l’organisation Street Kids International (fusionné depuis avec Save the Children), le Canadien Peter Dalglish a été arrêté hier au Népal et accusé d’agression sexuelle sur des enfants. Plus tôt au printemps, plusieurs autres cas d’inconduites sexuelles commises par des travailleurs humanitaires ont été rapportés, notamment au sein d’Oxfam Grande-Bretagne. « Je suis contente de la pression publique sur les organisations humanitaires. Ça va accélérer l’adoption de meilleures pratiques. Le regard critique sur nous nous force à nous améliorer. Il n’y a pas de place pour l’abus de pouvoir quand on travaille avec des populations vulnérables », a dit à ce sujet la présidente internationale de MSF.

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