ARCHITECTURE

Vivre dans un pavillon des années 60

À l’extrémité nord de l’île, tout près du bord de l’eau, une maison pas comme les autres se cache au milieu d’une petite rue bien tranquille. Adulée par certains, détestée par d’autres, elle est aujourd’hui occupée par une jeune architecte, Kim Pariseau, qui a accepté de nous accueillir, avec son conjoint et leurs jumeaux, Rafael et Matteo.

UN DOSSIER DE SOPHIE OUIMET ET DE DAVID BOILY

La façade noire qui détonnait

Le pavillon noir surgit soudain entre deux maisons en briques plutôt classiques de Montréal-Nord, tel un ovni architectural qui se serait déposé là dans les années 60.

Cette maison, tout le monde la connaît dans le voisinage. À sa construction, elle n’a pas fait l’unanimité. Un peu déroutés par sa forme singulière, les gens l’appelaient « le chalet », raconte en souriant la jeune architecte Kim Pariseau, qui a acheté la maison il y a trois ans.

Au contraire, la fondatrice d’APPAREIL Architecture a vu en un clin d’œil tout le potentiel de ce pavillon de cèdre noir, au toit en pente, dont la façade détonne toujours dans les environs. Ce n’est peut-être pas un hasard si, depuis sa construction en 1964, la maison ne s’est passée que d’architecte en architecte, s’amuse Kim en nous recevant chez elle un bon matin.

En quelques minutes, elle nous résume l’histoire de la résidence, située à un jet de pierre du boulevard Gouin. Elle a été construite par l’architecte Henri Brillon, pour un client qui était électricien. L’architecte travaillait sur un autre gros projet en même temps : la station de métro Préfontaine ! On était dans la mouvance de l’architecture moderne, une époque d’expérimentation et de nouveaux matériaux, autant dans les maisons que dans les églises.

Quant à cette résidence en particulier, les gens l’adoraient ou la détestaient, se souvient une voisine, Louise, qui vit dans la maison d’en face depuis l’époque de la construction. « Encore aujourd’hui, il y a des gens qui passent et qui s’arrêtent. Au début, le facteur cherchait l’entrée de la maison ! », se souvient-elle en riant.

Depuis qu’ils l’ont achetée il y a trois ans, Kim et son conjoint – qui n’est pas architecte, mais très habile de ses mains – ont fait quelques travaux sur la résidence, notamment sur l’extérieur. Ils ont reteint la façade, ajouté un parement de bois sous le toit, changé les fenêtres à l’avant…

« On a fait pas mal de rénovations, mais on les a toujours pensées en respectant l’architecture originale. »

— Kim Pariseau

Ils ont aussi rénové une salle de bains au sous-sol et ils voulaient s’attaquer à la cuisine, mais les jumeaux sont arrivés assez rapidement… ce qui a considérablement ralenti le rythme des travaux !

Béton et expérimentations

Son toit en pente se plie gracieusement pour devenir le mur extérieur, puis le plancher, ce qui était assez révolutionnaire à ce moment-là. « Les technologies de l’époque inspiraient beaucoup les architectes à proposer des choses nouvelles », explique Kim.

C’est aussi dans ces années qu’on a commencé à expérimenter avec le béton.

« Les fondations sont énormes. Elles ressortent de la maison et elles retiennent le toit, comme s’il reposait dessus. »

— Kim Pariseau

La disposition des lumières du dehors a aussi été pensée par l’architecte. Un petit balcon perché surplombe également la façade avant.

D’un côté de la maison se dresse une rangée de pins et, de l’autre, une rangée de lilas, ce qui était spécifié dans les plans d’Henri Brillon. Il n’était pas rare à cette époque que les architectes planifient jusqu’à l’aménagement paysager, précise Kim. « Même qu’à la construction, il disait quel arbre planter où, et c’était très précis. Donc la rangée de pins date de l’origine, les lilas aussi. »

Blanc et lumière

Dès qu’on met le pied dans la maison, l’impression de hauteur nous surprend. Et ce qui frappe aussi, c’est la luminosité, malgré la grisaille du dehors. « Cette maison-là, autant l’été que l’hiver, c’est plein de lumière », lance Kim Pariseau, pendant que les jumeaux Rafael et Matteo courent dans le grand espace ouvert.

Dans les pièces lumineuses, on trouve donc des plantes à profusion, dont le vert s’harmonise avec le blanc et le bois du reste de la maison. Les occupants n’ont pas eu besoin d’ajouter trop de meubles, parce que tout a été rigoureusement pensé par l’architecte, notamment les rangements intégrés qui ravissent Kim Pariseau. « La maison est tellement bien conçue qu’on n’a pas tant besoin de meubles. Ç’a été vraiment bien pensé. » Nul besoin également de préciser que le filage a été très bien fait, grâce au métier d’électricien du premier propriétaire !

Dans la cuisine, les tiroirs sous le comptoir semblent flotter, puisqu’il n’y a aucune poignée : on tire par le dessous pour les ouvrir.

« Dans les plans, il y a l’idée de flottement, comme si rien ne reposait au sol. C’est vraiment typique de ces années-là. »

— Kim Pariseau

Sur le côté de la salle à manger, une grande fenêtre s’ouvre sur la rangée de lilas. « La fenêtre donne vraiment sur un mur de briques [celui du voisin| », explique Kim Pariseau, qui affirme avoir d’abord été surprise par cette ouverture, avant de l’adopter. « La fenêtre arrive en plein milieu de la maison, et ça crée vraiment une lumière différente. L’hiver, on voit les branches, et au printemps, c’est magnifique avec les lilas en fleurs. »

Les quelques meubles ont été choisis avec soin par Kim et son amoureux, pour rester dans l’esprit de ces années. Par exemple, ils ont retapé un fauteuil d’inspiration Eames, et ils ont déniché plusieurs meubles en teck pour harmoniser la déco. Certains des luminaires suspendus, réalisés par l’artisane Julie Raymond avec des pièces recyclées, se fondent aussi dans le décor.

« Dans les années 60, ils réfléchissaient vraiment à l’architecture comme un tout : ils n’essayaient pas de segmenter le mobilier et l’architecture. Ils essayaient plutôt de faire participer le mobilier, en l’intégrant à l’architecture. Moi, je m’en inspire beaucoup dans mon travail », glisse Kim Pariseau.

Le rez-de-chaussée compte le salon, la salle à manger et la cuisine dans le même espace ouvert. Toutefois, ces différentes fonctions sont séparées par des fenêtres intérieures pour éviter de diviser avec des cloisons.

« Toute cette idée de fenêtres à l’intérieur, c’est comme si ça subdivisait les espaces, mais sans les bloquer. »

— Kim Pariseau

« À l’origine, l’architecte avait pensé mettre des portes rétractables sur le côté, mais il ne les a jamais posées », souligne Mme Pariseau.

En effet, ces portes apparaissent sur les plans, dont Kim a récupéré les originaux. Elle les a encadrés et accrochés dans le couloir. Comme un rappel incessant de toute l’histoire que recèlent les murs de cette maison.

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