CHRONIQUE LYSIANE GAGNON

L’ingérence au Venezuela

Le bilan du gouvernement Trudeau, en politique étrangère, continue de faire couler de l’encre… ou des pixels.

Ainsi, pour l’éditorialiste Alexandre Sirois, Stephen Harper n’aurait pas mieux fait, compte tenu des bouleversements qui se sont produits sur la scène internationale. C’est placer la barre très bas, car à ce chapitre, le bilan du gouvernement Harper a été de loin le moins fructueux de l’histoire contemporaine canadienne. Il serait plus indiqué de comparer le premier mandat du gouvernement Trudeau aux premiers mandats des gouvernements Chrétien et Mulroney. Et le résultat ne serait pas brillant, comme je l’écrivais dans ma chronique du 2 février.

En outre, confronté à la même conjoncture mondiale et à une Europe en crise profonde, un leader comme Emmanuel Macron, aussi jeune et néophyte que Justin Trudeau, a bien su, quant à lui, s’affirmer intelligemment.

En politique intérieure, le premier ministre Trudeau a souvent manifesté une remarquable finesse politique – c’est ce qui lui permettra vraisemblablement de décrocher un second mandat. Mais à l’étranger, ses initiatives ont trop souvent été de l’ordre de la politique-spectacle.

Certes, l’arrivée d’un jeune premier ministre télégénique a rehaussé l’image du Canada. Au-delà du buzz médiatique qu’il a suscité, il s’est aussi acquis la sympathie de ses homologues, ce qui n’est pas rien.

Les relations interpersonnelles comptent, en politique internationale comme ailleurs, et M. Trudeau sait effectivement charmer ses interlocuteurs. Il a même failli apprivoiser l’ogre de la Maison-Blanche – jusqu’à ce que ce dernier change brusquement d’humeur. Mais le charisme a ses limites quand il n’est pas accompagné d’une stratégie un tant soit peu réfléchie.

Même les meilleurs coups du gouvernement Trudeau – par exemple l’accueil des réfugiés – ont été enrobés d’une couche de démagogie tellement épaisse qu’ils en perdaient en impact.

La générosité est plus convaincante quand elle s’exprime sobrement.

Quel besoin le premier ministre avait-il de distribuer des peluches aux Syriens, qui arrivaient exténués au Canada pour se trouver soudain confrontés au violent éclairage des caméras ? Quel besoin la ministre des Affaires étrangères avait-elle de se précipiter à l’aéroport – en leggings par-dessus le marché – pour aller embrasser la jeune rescapée saoudienne ? Il devrait y avoir des limites à l’instrumentalisation des réfugiés.

L’empressement du gouvernement Trudeau à intervenir au Venezuela a suscité bien des cris d’admiration, mais on peut aussi se demander s’il n’a pas cédé, cette fois encore, à son désir obsessionnel de faire un coup d’éclat… histoire de faire oublier, en cette année d’élection, ses multiples déconvenues sur la scène internationale.

On s’entend, le régime de Nicolás Maduro est une parfaite incarnation de l’horreur politique, et les élections qui l’ont reporté au pouvoir ont probablement été frauduleuses – ce qui n’est malheureusement pas une rareté sur une planète où les vraies démocraties sont peu nombreuses. Fallait-il pour autant intervenir aussi précipitamment ?

On devrait pourtant savoir, depuis les intrusions catastrophiques en Irak (2003), en Libye (2011) et en Syrie, qu’il faut se garder de s’ingérer à la légère dans les affaires intérieures d’un pays, serait-ce au nom d’une cause humanitaire.

L’invasion américaine en Irak a donné naissance au groupe État islamique. La destruction de la Libye de Kadhafi par l’OTAN a créé une vaste zone de non-droit aux portes de l’Europe : ce territoire sert aujourd’hui de tremplin au trafic des migrants et de plaque tournante au terrorisme islamiste. L’appui occidental aux rebelles anti-Assad a fait le jeu des milices islamistes et inutilement prolongé la guerre.

Pour ce qui est du Venezuela, au lieu de se contenter d’envoyer de l’aide humanitaire, le Canada a joué les chefs d’orchestre et encouragé le putsch (jusqu’ici pacifique) d’un député, Juan Guaidó, qui s’est autoproclamé président.

C’est à Ottawa que s’est réuni, sous la houlette de la ministre Chrystia Freeland, le « Groupe de Lima », le camp pro-Guaidó qui comprend les plus gros États du continent (Brésil, Chili, Argentine) et quelques dictatures. À grand renfort de rhétorique incendiaire, la ministre Chrystia Freeland a réclamé la démission de Maduro, reconnu M. Guaidó « président par intérim », et indirectement appelé l’armée à se soulever contre le gouvernement Maduro.

Ce faisant, le Canada se trouve à ouvrir la voie à Donald Trump, qui semble tenté d’intervenir militairement au Venezuela, tandis que les faucons américains, l’œil sur les fabuleuses ressources pétrolières du pays, rêvent de reprendre leur mainmise sur le continent sud-américain… où la Chine est en train d’accroître son influence économique.

La précipitation du Canada contraste avec la prudence du Mexique, de l’Uruguay et des Caraïbes, qui sont restés neutres, de même d’ailleurs que les Nations unies. Huit pays européens, dont la France et l’Espagne se sont contentés, dans un premier temps, de réclamer une nouvelle élection présidentielle au Venezuela.

Le Canada a-t-il raison de s’ingérer à ce point dans les affaires du Venezuela ? Plusieurs s’en inquiètent, et pas seulement dans l’ultragauche amoureuse des dictatures d’inspiration cubaine. Des spécialistes de l’Amérique latine, entre autres John Kirk, de l’Université de Dalhousie, et l’auteur Stephen Kimber, y allaient récemment de sévères mises en garde dans le Globe and Mail.

La situation au Venezuela, disent-ils, est plus compliquée que l’image qu’on s’en fait au Canada. Le régime Maduro conserve de forts appuis dans la population. L’armée n’a pas bougé. Les pressions étrangères pourraient accentuer les risques de guerre civile et préparer le terrain à une intervention militaire américaine.

Peut-être ces observateurs sont-ils inutilement alarmistes. Peut-être pas. Chose certaine, un peu de réflexion serait un ingrédient bienvenu dans cette affaire qui menace d’embraser l’Amérique latine.

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