Opinion Jocelyn Coulon

EXPULSION DE L’AMBASSADEUR DU CANADA EN ARABIE SAOUDITE
La gifle

Le Canada vient de recevoir une gifle sans précédent dans les annales diplomatiques : lundi, l’Arabie saoudite a déclaré l’ambassadeur du Canada persona non grata et lui a donné 24 heures pour quitter le pays. Même les diplomates russes expulsés d’une trentaine de pays en mars dernier dans l’affaire de l’empoisonnement d’un agent double au Royaume-Uni ont été mieux traités.

Cet incident diplomatique est symptomatique des relations qu’entretiennent les pays occidentaux avec un des régimes les plus répressifs et les plus malfaisants du monde. Au cours des dernières décennies, l’Arabie saoudite est devenue un des piliers de la présence occidentale au Proche-Orient. L’Iran occupait cette position avant la révolution de 1979.

La richesse en hydrocarbures du royaume saoudien en a fait un « allié » stratégique, mais elle a aussi transformé les Occidentaux en clients dociles, aveuglés par les contrats militaires et d’infrastructures qui se chiffrent littéralement en centaines de milliards.

Depuis longtemps, Washington, Paris, Londres, Ottawa ferment les yeux sur les aspects les plus répugnants du régime en place : exportation d’un islam fanatique aux conséquences désastreuses en Afrique et au Proche-Orient ; appui à des groupes terroristes baptisés pour les circonstances « combattants de la liberté » ; répression totale de toute opposition politique ; décapitation de femmes jugées adultères ; guerres instrumentalisées afin d’asseoir l’influence saoudienne ; ingérences flagrantes dans les affaires intérieures de pays comme le Liban, l’Égypte, l’Irak.

Très peu savent qu’un des conflits les plus meurtriers actuellement sur la planète se déroule au Yémen, dont la population est quotidiennement bombardée par les Saoudiens soutenus par des experts militaires américains et britanniques.

Le tableau n’est pas joli, et certains pourraient croire que l’expulsion de l’ambassadeur du Canada est liée aux protestations contre les agissements criminels d’une famille royale dont l’Arabie saoudite constitue la propriété privée et le tiroir-caisse dans lequel les princes puisent allègrement. Eh non !

Le Canada a provoqué la colère des autorités saoudiennes lorsque, la semaine dernière, il s’est inquiété de l’arrestation de plusieurs femmes militant pour les droits de la personne, dont la sœur de Raif Badawi, blogueur saoudien détenu en prison et dont la femme est installée au Québec.

Il faut dire que le ton adopté par le ministère des Affaires étrangères avait quelques relents de colonialisme.

Ottawa exigeait la « libération immédiate » des femmes en question. Sur le fond, la cause est inattaquable, sur la forme, les mots auraient pu être un peu mieux choisis. Cette vigoureuse dénonciation canadienne est d’autant plus inusitée qu’aucun des crimes saoudiens au Yémen et en Syrie n’a fait l’objet de la moindre protestation de la part d’Ottawa.

La réaction brutale de l’Arabie saoudite s’explique sans doute par la période difficile qu’elle traverse depuis quelques années.

Sur le plan interne, les Saoudiens de plus en plus éduqués et ouverts sur le monde réclament des changements. La famille royale refuse de lâcher la moindre parcelle de pouvoir même si le prince héritier Mohammed ben Salmane se présente à l’étranger comme celui qui est en mesure d’assurer la transition entre un régime féodal et une espèce de démocratie dont on distingue mal les futurs contours.

Sur le plan externe, jamais la région n’a été aussi perturbée et aussi menaçante pour les intérêts saoudiens. La guerre d’Irak en 2003 a permis à l’Iran d’étendre son influence dans ce pays et bien au-delà. La Turquie et le Qatar ne tolèrent plus l’influence de Riyad et se posent en puissances régionales. La Syrie d’Assad va se relever lentement de son horrible guerre civile dont Riyad porte une lourde responsabilité.

Dès lors, l’Arabie saoudite, pays artificiel et sans véritable identité nationale, se croit fragile et cherche désespérément à se tailler une place de premier choix dans le nouvel ordre en train d’émerger au Proche-Orient. 

Elle ne supporte pas que ceux qu’elle a si patiemment achetés au cours des dernières décennies viennent soudainement lui faire la leçon.

Le Canada, maillon faible de l’influence occidentale au Proche-Orient, était sans doute tout indiqué pour subir les foudres des autorités saoudiennes. On a l’impression que Riyad a surtout voulu envoyer un avertissement à la communauté internationale de ne pas lui chercher querelle sur quelque sujet que ce soit et le Canada était un baudet facile à frapper et à humilier.

Cet incident réveillera-t-il les consciences et forcera-t-il les élites politiques canadiennes et occidentales à s’interroger sur les liens avec ce régime monstrueux ? N’en croyez rien. Ici, plus qu’ailleurs sans doute, c’est l’argent qui parle.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.