OPINION

SCIENCES HUMAINES La fin de la sociologie ?

La sociologie a subi un dur coup ces derniers jours alors qu’on apprenait que 7 articles sur 20 comportant des résultats frauduleux ont été acceptés dans des périodiques scientifiques. Selon les auteurs du coup monté, cela dénote un sérieux manque de rigueur de ces revues, voire de toutes les sciences humaines.

Ce n’est pas le premier uppercut asséné à la sociologie. En 1996, le physicien Alan Sokal avait réussi à faire accepter un article pseudoscientifique par la prestigieuse revue Social Text de l’Université Duke. L’article était truffé de références loufoques à la physique quantique et son supposé lien avec les politiques progressistes.

Son intention était de montrer que les sciences sociales, plus particulièrement celles qui s’inspirent de la French Theory (Lacan, Deleuze, Derrida, Claude Lévi-Strauss ou Judith Butler), prônaient davantage l’avancement d’idéologies, le parti pris, plutôt qu’une recherche vérifiable et rigoureuse de la vérité. 

Dans l’ouvrage Le danger sociologique, le sociologue Gérald Bronner note qu’en 2015, le gouvernement conservateur de Shinzo Abe aurait fortement recommandé à 86 universités japonaises de cesser l’enseignement des sciences humaines (y compris le droit et l’économie) et de se concentrer davantage sur des disciplines scientifiques « qui servent mieux les besoins de la société ». Plusieurs d’entre elles auraient emboîté le pas. Inspirés par le Japon, des élus helvètes ont ensuite demandé que le nombre d’étudiants en sciences humaines dans les universités suisses soit réduit de 50 %. 

De la science « junk » ?

En mars 2015, le journal Le Monde dénonçait la « junk science » à l’œuvre en sociologie. On référait ici à un canular portant sur le phénomène Autolib – pendant français de Communauto – publié dans la prestigieuse revue Sociétés, dirigée par le renommé sociologue Michel Maffesoli. Les auteurs de ce vaudeville, chercheurs au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), dénonçaient alors la pauvreté de l’évaluation de l’article, la partialité envers les idées du directeur, et l’aspect « passoire » de la revue. D’ailleurs, je réalise que ce même pastiche est toujours disponible en ligne sur des moteurs de recherche sérieux utilisés par mes élèves dans le cadre de leurs travaux de recherche… 

Chute au plancher 

La sociologie n’est pas K.-O., mais c’est une inquiétante chute au plancher. Il existe heureusement un grand nombre de chercheurs sérieux, soucieux et honnêtes, désireux de trouver des vérités que nous savons tous éphémères. Comme le dit justement le professeur Serge Larivée, « les sciences doivent être biodégradables » ! La sociologie n’y échappe pas.

Elle ne doit pas faire fi des exigences de la méthode scientifique, et se fonder sur des résultats vérifiables, rigoureux et réfutables. Le contraire pourrait la mener au dogme. 

Karl Marx, penseur très prisé en sciences humaines et sociales, disait que nous n’avons fait qu’interpréter le monde et que l’important était maintenant de le transformer. Jeune étudiant, nombre de mes maîtres m’enseignaient dans la même veine que la sociologie était un « sport de combat », qu’une sociologie qui ne prenait pas position contre le monde et sa domination était une sociologie qui cautionnait le monde, le statu quo, et la domination. 

Interpréter ou transformer ? Changer à tout prix le monde pour un « meilleur », ou l’observer pour mieux comprendre ? Faire de la science ou de la politique ? Là est la question. Et en ces temps où le « fake » défie le « vrai », elle est criante d’actualité.

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