ALAIN DUBUC

La fin de la société du consensus ?

Sans idéaliser les choses, on pourrait décrire la société québécoise, tout comme la canadienne, comme une société de consensus. Une société qui n’est pas d’accord sur tout – qu’on pense à la souveraineté –, mais qui est capable, à travers ses débats, ses institutions démocratiques, la négociation, la tolérance, l’art du compromis, d'éviter les polarisations extrêmes et de maintenir un certain niveau d’harmonie.

On semble perdre progressivement ce sens de l’équilibre. Les fractures sociales, la dynamique nouvelle des débats publics, la perte de confiance dans nos institutions font en sorte que nous sommes de moins en moins cette société du consensus.

Dans trois dossiers, qui sont actuellement au cœur de l’actualité, on peut voir à l’œuvre les mécanismes qui compromettent notre capacité de faire des choix capables de rallier le plus grand nombre.

Le plus surprenant, c’est le Réseau électrique métropolitain, le REM, le projet de train rapide qui reliera Montréal et ses banlieues piloté par la Caisse de dépôt et placement. La lune de miel a été courte. Ce projet, qui a initialement suscité l’enthousiasme, est maintenant soumis à un véritable chemin de croix, à mesure que le débat public monte en épingle les obstacles auxquels il est confronté – milieux humides, expropriations, occupation de zones agricoles.

Loin de moi l’idée de minimiser ces questions. Mais ces problèmes ne constituent pas des tares du projet. Ce sont des difficultés normales pour un chantier de cette nature, des choses qu’il faut résoudre.

Le REM, ce n’est pas un site web, mais un train, avec des rails, des gares, du béton, de l’acier.

Mais la dynamique est insidieuse, en menant progressivement à tracer un portrait noir d’un projet qui devrait d’abord susciter l’enthousiasme collectif.

Cette dynamique met en relief l’existence d’un déséquilibre fréquent dans les débats qui entourent les grands projets. Il n’y a pas de projets qui plaisent à tout le monde, qui ne comportent pas d’éléments négatifs. Les choix éclairés doivent se faire en mettant dans la balance les avantages et les inconvénients. Mais dans le débat public, les éléments négatifs ont invariablement un poids plus grand et sont davantage médiatisés que les éléments positifs. Dans ce cas-ci, l’énumération des problèmes – et ce n’est pas terminé – finit par faire oublier pourquoi ce projet donnera un élan aux transports collectifs sans la métropole.

Ce genre de déséquilibre se retrouve dans un autre grand dossier, celui du pipeline Énergie Est. Même si l’Office national de l’énergie réussit à trouver des commissaires crédibles, on assistera à un débat en porte-à-faux, où les voix qui s’opposent au projet seront plus nombreuses que celles qui le défendent même si l’opinion publique est favorable, et où les arguments négatifs, surtout les risques de déversement, sont plus concrets que les arguments positifs, des avantages économiques intangibles comme la balance des paiements et la sécurité énergétique.

À cela s’ajoute une autre dynamique. Tout le monde s’inquiète de la contribution d’un tel projet aux émissions de GES. Mais la réponse de nombreux groupes environnementaux, c’est de s’opposer à toute forme de développement pétrolier et gazier. Ils participeront aux audiences de l’ONÉ, à celles du BAPE, mais ils ne respecteront pas les règles du jeu de ces exercices de consultation démocratique. Ils applaudiront aux recommandations si elles appuient leurs thèses, mais ils n’accepteront jamais une décision qui donne le feu vert à ce pipeline, même si elle assortie d’une foule de conditions qui répondent aux inquiétudes.

En soi, ils refusent le principe même d’une solution de compromis.

On peut aller plus loin en ajoutant que le refus de se rallier aux décisions d’organismes qui sont des quasi-tribunaux, comme l’ONÉ ou le BAPE, quand cela ne fait pas notre affaire, reflète une tendance lourde, qui consiste à ne plus reconnaître l’autorité des institutions.

On assiste à ce dernier phénomène dans un troisième dossier d’actualité, celui d’Uber. Là aussi, l’enjeu, dès le départ, était de trouver une solution de compromis, pour respecter à la fois les droits acquis des chauffeurs de taxi détenteurs de permis et pour tenir compte de l’émergence de nouvelles formes de transport collectif. La première mouture du projet de loi gouvernemental ne constituait pas un compromis, puisqu’elle rendait impossibles les activités d’Uber. Le nouveau projet pilote, en imposant des contraintes sévères à ce service, leur ouvre la porte tout en compensant et en protégeant l’industrie traditionnelle.

On a vu comment l’industrie du taxi et ses porte-parole ont réagi au principe d’un compromis en se lançant dans une escalade verbale qui risque de dégénérer.

Mais on a pu voir aussi avec quelle véhémence le monde du taxi est prêt à partir en guerre contre les décisions du gouvernement Couillard dans une bataille judiciaire, ce qui illustre encore une fois l’affaiblissement du respect envers les institutions.

Et voilà aussi pourquoi il est plus difficile de gouverner maintenant qu’il y a 25 ans dans ce monde marqué par la perte de confiance des citoyens envers leurs politiciens, méfiants à l’égard de leurs institutions et de ceux qui, d’une façon ou d’une autre, incarnent l’autorité ou le savoir.

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