Tout donner pour la dernière fois

Les Blues de St. Louis et les Bruins de Boston sauteront sur la patinoire ce soir à l’occasion du septième match de la finale de la Coupe Stanley. Il y aura des gagnants et des perdants. L’euphorie de la victoire. L’agonie de la défaite.

Bruins de Boston

Les deux côtés de la médaille

Brad Marchand l’a dit, sans détour : la défaite marque plus que la victoire.

« Tu comprends à quel point c’est difficile de se rendre ici, surtout en regardant ceux qui sont dans la ligue depuis longtemps. Cette chance ne vient pas souvent. Tout doit bien aller pour y parvenir : les décisions, les bonds, la santé, le brio de tes coéquipiers. Le chemin est ardu, gagner l’est encore plus.

« Quand tu perds, tu comprends à quel point tu étais près. C’est extrêmement difficile, mais ce sont les règles du jeu. Il y a un gagnant et un perdant. C’est superbe pour le gagnant, terrible pour le perdant. J’ai été des deux côtés. »

« Gagner, perdre, ça reste toujours en toi. Tu n’oublies pas la victoire, tu n’oublies certainement pas la défaite. »

— Brad Marchand

Cette défaite, c’est celle de 2013, en six matchs contre les Blackhawks de Chicago. Tout au long de la finale, les joueurs des Bruins de Boston l’ont brandie comme un épouvantail. Elle a fait mal longtemps, elle fait encore mal. On le sent. Il y a une crainte à revivre cette douleur ce soir dans ce qui sera le dernier match de la saison.

Qui a oublié Patrice Bergeron, dépêché à l’hôpital après avoir joué le match avec un poumon perforé ? Imaginez un instant ce qu’il a vécu, la déception.

D’un autre côté, si la défaite marque, l’euphorie de la victoire inspire. Prenez celle de 2011, par exemple, en sept matchs contre les Canucks de Vancouver. C’est d’ailleurs la dernière fois que la finale s’est conclue au match ultime.

Les Bruins avaient infligé une correction aux Canucks, 4-0. Patrice Bergeron avait marqué deux buts, dont un en désavantage numérique. Brad Marchand avait obtenu les autres buts. Zdeno Chara avait passé plus de 27 minutes sur la glace. Les leaders des Bruins avaient bafoué les frères Sedin, coincés pour les quatre buts. Qu’ont en commun ces trois joueurs ?

Ils forment encore le noyau des Bruins. Ils savent ce que ça prend pour gagner le match de tous les matchs. Celui que tous les petits joueurs de hockey ont recréé dans la rue, devant la maison familiale. Avec un filet chambranlant, un équipement de gardien démodé, des bâtons tout croches, une balle de tennis qui passe son temps à rouler sous les voitures.

Pour l’entraîneur-chef des Bruins, Bruce Cassidy, c’est avenue Coldrey, à Ottawa, qu’il a vécu son septième match.

« C’est là que je jouais, avec mon frère et des amis. J’étais Bobby Orr. Sauf que si je ne marquais pas le but gagnant dans le match 7 et qu’on perdait, on recommençait la partie. Je ne me serais jamais imaginé entraîneur dans un tel match, joueur plutôt. Mais me voici ici et c’est presque aussi bien. »

Pas de deuxième chance

La réflexion de Cassidy fait sourire. Mais derrière son apparente légèreté se cache la grandeur du moment. Un septième match, c’est la chance unique de « jouer pour toutes les billes », comme disent les Américains.

« C’est vrai que la défaite fait plus mal, a reconnu Bergeron. C’est difficile de l’oublier, mais on connaît les deux sensations. Tu donnes tout pendant deux mois et demi pour arriver ici. Tu dois en profiter et tout donner une dernière fois. »

Patrice Bergeron a accepté de replonger dans ses souvenirs heureux pour nous, ceux de 2011, mais pas trop non plus. Il sera un peu plus bavard ce soir s’il parvient à soulever le gros trophée.

« Ce sont des souvenirs que je vais me rappeler toute ma vie. Si tu me parles de la préparation pour ce match, on essayait de rester dans le moment présent et de commencer la préparation la veille. Il y a de l’excitation, de la nervosité, ça en fait partie. Tu essaies de l’utiliser de la bonne façon. »

« Il ne faut rien changer à la préparation. Ce que tu as fait tout au long de l’année t’a amené là où tu es rendu. On ne peut dire non plus que c’est un match comme les autres. C’est de gérer ce qui vient avec, être dans le moment présent, et apprécier l’occasion qu’on a. »

— Patrice Bergeron

En plus de Marchand, Bergeron et Chara, David Krejci a vécu ce match numéro 7. Tuukka Rask, pour sa part, était assis au bout du banc pendant que Tim Thomas volait le spectacle. Le quintette aura beaucoup à dire à une nouvelle génération de Bruins qui n’ont jamais rien vécu de tel.

C’est d’ailleurs Bergeron qui a livré l’inspirant discours avant le sixième match (Chara en était physiquement incapable, avec sa mâchoire fracturée). Charlie McAvoy en était encore tout secoué après la victoire, pendant qu’il racontait les montagnes russes émotives qu’il vit à sa première finale. Bergeron, lui, n’a pas voulu revenir sur ce discours. La page est tournée.

« Je veux rester concentré sur le moment présent, a reconnu le Québécois. Pour moi, ce discours est déjà dans le passé. Je pense au match numéro 7. Si on s’en reparle dans une semaine, je serai plus ouvert à répondre à la question.

« Tu veux partager ton expérience avec les autres et l’utiliser à ton avantage, mais au final, tu dois jouer le match. Tu ne dois pas vivre dans le passé. Si j’avais un conseil, je leur dirais, soyez vous-mêmes sans rien changer de la manière dont vous avez joué cette saison. Ne réfléchissez pas trop, jouez. »

Facile à dire un petit mardi de décembre quand il reste 50 matchs à la saison. Moins facile un septième match de la finale de la Coupe Stanley.

Blues de St. Louis

« Tout peut se passer »

On a beau retourner ce match dans tous les sens. Analyser les forces en présence, chercher les indices à droite et à gauche, lire l’avenir dans les feuilles de thé. Au fond, c’est Jaden Schwartz qui a raison.

« Tout peut se passer, c’est un seul match. »

On a fait grand cas de l’expérience des Bruins, du fait que leurs leaders avaient vécu l’euphorie d’un match numéro 7 en finale, qu’ils avaient appris à la dure dans la défaite de 2013.

Reste que les Blues de St. Louis ont joué 108 matchs cette saison et qu’ils sont encore debout. C’était impensable en janvier, quand ils étaient au dernier rang du classement général. Reste aussi qu’ils ont une fiche de 9-3 sur les patinoires adverses, le résultat du style « simple » mis en place par l’entraîneur-chef Craig Berube. Ils arrivent sans complexe à Boston.

Et c’est là qu’ils puisent « leur » expérience. Dans l’exceptionnelle série de hauts et de bas qu’ils ont traversée et dont ils ont trouvé le moyen de ressortir avec la chance de jouer le septième match de la finale de la Coupe Stanley.

« Les séries ne sont pas faciles, mais nous voici, a ajouté Schwartz. C’est le moment le plus excitant pour un joueur de hockey. Tu gagnes un match et tu soulèves la Coupe Stanley. On aurait accepté ce sort sans hésiter quand on était derniers en janvier. »

« Les Bruins ont plus d’expérience, mais ce n’est pas important. Nous avons vécu beaucoup  de choses pour nous rendre ici. Tout peut arriver, c’est un match, et tu dois offrir ta meilleure performance. »

— Jaden Schwartz

En séries éliminatoires, les Blues joueront un 26match, ce qui égale un record de la LNH. Le capitaine Alex Pietrangelo a reconnu que c’est grâce à un mélange d’adrénaline et d’excitation que tout le monde continuait à avancer. En revanche, mentalement, la motivation vient toujours aussi facilement. Comme le veut l’expression, les Blues n’ont pas fait tout ça pour ça.

« Il n’y a pas un seul gars qui ne voudrait pas être dans notre position. »

David Perron a parfaitement résumé en ces mots l’ambiance chez les Blues. Il refuse d’ailleurs de trop penser au match et d’ainsi gaspiller trop d’énergie. Il aura le temps aujourd’hui, et c’est d’ailleurs le conseil que Berube a donné à ses joueurs.

N’empêche, il les a marqués mille fois, ces buts gagnants dans les septièmes matchs simulés de son enfance, à Sherbrooke. « J’espère en marquer un autre demain [aujourd’hui] », a-t-il lancé à la blague. Il est aussi passé si près de gagner pour vrai, l’an dernier, dans l’uniforme des Golden Knights de Vegas.

« Quand tu perds en finale, c’est clairement difficile. Tu travailles toute ta vie pour ce moment. Tu aimerais en sortir gagnant. L’an dernier, j’ai trouvé ça pénible. Maintenant, je ne veux pas trop penser à l’importance du prochain match. Je cherche à sauver mes énergies. »

L’achigan

Perron a surpris un peu tout le monde en avouant qu’il trouvait la détente en regardant des vidéos de pêche. C’est sûr qu’en termes de sérénité, difficile de trouver mieux. Il ne changera en rien ses habitudes pour le dernier match de la saison, sauf peut-être pour « passer de la truite à l’achigan ».

Il faut bien comprendre quelque chose au sujet de Perron. Il n’a jamais peur de se dévoiler, comme il l’a fait d’ailleurs durant la journée médias avant la finale. Il répond avec franchise à toutes les questions, même les plus difficiles, et il est généreux de son temps. Hier, Perron n’avait pas le goût de s’étendre trop longuement. On ne lui en tiendra pas rigueur. Il essayait seulement de ne pas se plonger tout de suite dans un match qui sera très exigeant mentalement.

« Tu ne veux pas trop y penser tout de suite. La meilleure façon de jouer ton meilleur match, c’est d’éviter les émotions pour le moment. Nous sommes en fin de saison, nous sommes tous blessés et fatigués. Nous devons vider ce qui reste dans le réservoir. »

Puis, un peu plus tard, quand on lui a demandé si d’avoir vécu un match numéro 7 en finale de la Coupe Stanley pourrait donner un avantage aux leaders des Bruins, il a dit : « On aura la réponse après le match. Ils seront peut-être moins nerveux pour leur préparation, ceux qui ont joué la finale de 2011. Mais ils ont aussi de jeunes joueurs, des gars importants qui ne connaissent pas cette finale.

« Je veux répondre aux questions le plus simplement possible afin de tourner la page et de ne plus y penser. J’ai hâte, on pourrait jouer ce soir. On a travaillé fort toute notre carrière pour être ici. »

David Perron est même honnête dans sa volonté de ne pas trop répondre aux questions.

À coup sûr, le Québécois n’a pas grand-chose à se reprocher dans l’improbable parcours des Blues. Ryan O’Reilly et lui ont constamment servi d’inspiration à leurs coéquipiers en séries, et ils tenteront de le faire pour la dernière fois. Mais c’est en ne répondant pas que Perron en a dit le plus.

Vraiment, il n’y a rien comme un septième match en finale de la Coupe Stanley.

Jean-Sébastien Giguère

Le trophée au goût amer

En date d’aujourd’hui, Jean-Sébastien Giguère est le dernier à l’avoir fait. Le dernier à avoir mis la main sur un trophée, le Conn-Smythe, après s’être retrouvé dans le camp des perdants.

De ce moment, une photo est restée, intemporelle et immuable : celle d’un Giguère au regard sombre, épuisé par la déception, qui accepte du commissaire Bettman ledit trophée, mitaine encore accrochée à la main gauche.

La photo date de juin 2003, et elle a été prise quelques instants après la sirène finale, celle qui a permis de couronner les Devils du New Jersey. Dans une cause perdante, Giguère, le gardien des Mighty Ducks d’Anaheim, avait tout de même pu hériter du titre de joueur le plus utile des séries éliminatoires, le cinquième « perdant » de l’histoire de la LNH à hériter du trophée en question.

De toute évidence, il n’y a aucune trace de bonheur sur cette photo, et 16 ans plus tard, Giguère confirme qu’en effet, il n’a eu aucun plaisir à mettre la main sur ce trophée, pendant que de l’autre côté, à quelques coups de patin, les joueurs des Devils célébraient avec des casquettes de champions sur la tête.

« Quand tu perds la Coupe Stanley et que tu gagnes le Conn-Smythe, sur le coup, ça ne veut rien dire, explique-t-il au téléphone. Tu ne penses pas à gagner un trophée pour un honneur individuel quand tu te retrouves en finale. C’était le septième match de la série en plus… »

« On a donné la main aux Devils et, ensuite, il y a un employé de la Ligue nationale qui m’a demandé de rester là, parce que je venais d’être élu le meilleur joueur des séries. J’étais un peu sous le choc, je ne savais pas comment réagir. »

— Jean-Sébastien Giguère

« Ce fut un drôle de moment. Je suis resté sur la glace à attendre pendant que tous les autres joueurs de notre équipe sont rentrés au vestiaire. Tu ne rêves pas à ce moment-là quand, plus jeune, tu joues au hockey dans la rue avec tes amis ; tu rêves de gagner la Coupe Stanley. Alors moi, quand on a perdu, je voulais juste rentrer au vestiaire avec les gars. »

Le gardien québécois se souvient qu’il ne s’est pas trop attardé sur la glace au moment de recevoir son prix, pourtant prestigieux.

« Gary Bettman m’a donné le trophée, et je suis rentré avec au vestiaire. J’ai déposé le trophée sur la table des soigneurs et je l’ai laissé là. Je n’allais pas rentrer dans la chambre avec ça à bout de bras. Ça a pris 45 minutes avant que les gars réalisent que je venais d’être élu le meilleur joueur des séries. Dans le vestiaire, la moitié des joueurs braillaient, il y en avait deux ou trois qui se demandaient si ce n’était pas la fin de leur carrière… Je pense qu’il s’est écoulé 20 minutes avant que quelqu’un ne finisse enfin par dire quelque chose. »

Enfin la Coupe Stanley

Le goût amer de ce Conn-Smythe est longtemps resté dans la bouche de Jean-Sébastien Giguère. En fait, ce goût a fini par disparaître complètement quatre années plus tard, quand il a enfin pu gagner le plus gros trophée, celui qu’il désirait vraiment.

« Sans doute que notre conquête de la Coupe Stanley en 2007 m’a permis de mieux apprécier mon Conn-Smythe, admet-il. Aussi, sans 2003, il n’y aurait pas eu de 2007 pour notre équipe, parce que c’est l’expérience qui avait été acquise qui nous a aidés ; nous étions déjà passés par là.

« C’est pourquoi c’est facile de voir un avantage du côté des Bruins pour le septième match de la finale : parce qu’ils sont passés par là. Tuukka Rask n’a jamais gagné la Coupe comme gardien partant. Il l’a perdue comme partant en 2013 et je suis sûr qu’il s’en souvient. »

Ce qui nous ramène au plus petit des deux trophées qui seront distribués ce soir par le commissaire. Déjà, on laisse entendre que Rask, à moins d’une énorme surprise, devrait mettre la main sur le Conn-Smythe. Gagne ou perd…

« Je suis sûr que Rask ne pense pas du tout à ça, répond Giguère. Lui, ce qu’il veut, c’est la Coupe. Si j’avais un vote pour le titre de joueur le plus utile des séries éliminatoires, c’est lui qui l’aurait. C’est un vote pour l’ensemble des séries, on a tendance à l’oublier, pas juste pour la finale. Et je trouve qu’il a été le meilleur joueur depuis le début des séries. »

Les plus utiles… malgré la défaite

Dans l’histoire de la LNH, cinq joueurs ont été sacrés joueur le plus utile lors des séries malgré une défaite de leur équipe en grande finale.

Roger Crozier gardien, Red Wings de Detroit, 1966

Glenn Hall gardien, Blues de St. Louis 1968

Reggie Leach attaquant, Flyers de Philadelphie, 1976

Ron Hextall gardien, Flyers de Philadelphie, 1987

Jean-Sébastien Giguère gardien, Mighty Ducks d’Anaheim, 2003

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