Joker

À glacer le sang

Fraîchement récompensé du Lion d’or à la Mostra de Venise, Joker est devenu l’un des films les plus courus du festival de Toronto. Sombre, troublant, déstabilisant et surtout marqué par une performance hallucinante de Joaquin Phoenix, cet ovni, complètement indépendant des autres films de DC Comics, emprunte aussi la forme d’un hommage au cinéma américain d’il y a 40 ans.

Toronto — L’absence d’une compétition officielle a toujours constitué un avantage pour le TIFF, mais elle en illustre aussi parfois les limites. Si les producteurs et cinéastes peuvent lancer ici leurs nouveautés sans trop prendre de risques, il reste que Toronto ne peut s’inscrire dans l’imaginaire collectif mondial de la même manière que Cannes, Berlin et Venise.

Nous en avons la preuve ici tous les ans, dès que tombe le palmarès de la Mostra. Du coup, le lauréat du Lion d’or, souvent présenté au TIFF dans la foulée, devient LE film à voir, celui pour lequel des gens, bien sous tous rapports, seraient prêts à faire les pires bassesses pour obtenir un précieux billet. Il y a deux ans, c’était pour The Shape of Water. L’an dernier, pour Roma. Et cette année, voilà Joker.

Reconnaissons quand même le cas plus particulier du film de Todd Phillips. Puisqu’il est issu de l’univers de DC Comics, il planait déjà sur ce film une rumeur favorable bien avant son lancement dans la cité des Doges, d’autant qu’il suscite depuis longtemps l’intérêt de millions d’admirateurs, peu importe une présence ou non dans un festival.

Extraordinaire Joaquin Phoenix

Porté par une performance hallucinante de Joaquin Phoenix, l’un des plus grands acteurs de sa génération, ce Joker-là fait mal. Et glace le sang. Puisé à même les références du cinéma américain des années 70 et 80, particulièrement le cinéma de Martin Scorsese (références directes à Taxi Driver et à The King of Comedy), le récit trouve un écho contemporain particulier, dans la mesure où il expose la folie à l’état pur, celle qui fait que des types en colère commettent l’irréparable d’une manière qui dépasse l’imagination.

Arthur (Phoenix) est rejeté de tous. Vivant avec une mère névrosée, incapable de garder un emploi, le jeune homme tente de gagner sa croûte en faisant le clown dans des fêtes d’enfants, trouvant même bonne l’idée d’utiliser un revolver comme accessoire dans son numéro. À vrai dire, Arthur est constamment en décalage, dans tous les aspects de sa vie. Il veut devenir humoriste, mais le talent n’y est pas. Seulement du gros malaise.

Et ce n’est que le début d’une histoire qui le mènera à rencontrer son idole : un animateur de talk-show à la Johnny Carson, incarné par… Robert De Niro. Ce dernier se retrouve ainsi à inverser les rôles par rapport à Rupert Pupkin, son célèbre personnage dans The King of Comedy

« Les gens de DC Comics nous ont accordé la pleine liberté de création, a expliqué le cinéaste Todd Phillips sur la scène du Roy Thomson Hall, tout de suite après la projection. Ce qui m’intéressait avant tout était de faire une étude psychologique de ce personnage, qui vient d’une bande dessinée. Je voulais faire quelque chose de complètement différent. Bien sûr, il y a beaucoup de références dans ce film, mais l’une des principales est le film américain muet The Man Who Laughs [adapté du roman de Victor Hugo L’homme qui rit], qui a lui-même servi d’inspiration pour la création du personnage, ce que je ne savais même pas quand on a commencé ! »

Danser sur la folie du Monde 

La puissance dramatique de Joker est en grande partie due à l’extraordinaire composition de Joaquin Phoenix. Avec un corps déconstruit, pratiquement décharné, qui peut aussi bouger et danser avec une espèce de grâce singulière, l’acteur plonge tête baissée dans ce personnage cassé, qui renvoie à la société l’image de sa propre folie. La révolte contre les puissants gronde. On prend même le Joker pour idole. On s’habille en clown pour exprimer sa furie, manifester, virer le tout en émeute. Que disait le présentateur de Network (une autre référence) déjà ? I am mad as hell…

« Ce qui m’attirait d’abord était le fait de ne pas avoir de règle à suivre pour ce personnage, a expliqué l’acteur. Ce n’était pas une décision facile à prendre, mais, après avoir rencontré Todd, j’ai vu qu’on était pas mal sur la même longueur d’onde. Cela dit, honnêtement, je n’en sais fichtrement rien. J’étais attiré sans trop savoir pourquoi et tout ça s’est précisé au fil du travail. Ça s’est transformé en quelque chose de plus grand que je ne l’aurais cru, et c’est devenu l’une des plus belles expériences de ma carrière. »

Par ailleurs, Todd Phillips, cinéaste reconnu jusqu’ici essentiellement pour des comédies à la Road Trip et The Hangover, a assuré que son film, qui met en vedette un personnage lié à l’univers de Batman, ne s’inscrit d’aucune manière dans la séquence des longs métrages tirés de l’écurie DC Comics.

« En fait, il était même question au départ de réaliser ce film sous une bannière différente, avec un budget plus restreint et un esprit totalement indépendant, a indiqué le cinéaste. Il n’a jamais été question d’un lien direct avec les autres. »

Désormais l’un des candidats les plus sérieux pour la prochaine saison des récompenses, et peut-être même aux Oscars si les membres de l’Académie ne sont pas trop frileux, Joker prendra l’affiche en Amérique du Nord le 4 octobre.

Nouvelles du TIFF

Le nouveau Egoyan ouvrira le FNC de Montréal

Guest of Honour, lancé à la Mostra de Venise avant d’être présenté à Toronto, a été choisi pour ouvrir le 48e Festival du nouveau cinéma de Montréal, qui se tiendra du 9 au 19 octobre. Le nouveau film du cinéaste canadien Atom Egoyan, qui en signe seul le scénario original, met en vedette David Thewlis et Laysla De Oliveira dans une histoire « à tiroirs » au cours dans laquelle est dévoilé le parcours d’un homme qui vient de mourir, ancien inspecteur de salubrité dans les restaurants, et la fille de ce dernier, une enseignante qui refuse de faire réduire la peine qu’elle purge en prison pour attentat à la pudeur. Luke Wilson et Rossif Sutherland font également partie de la distribution de ce film dont l’accueil critique fut mitigé lors de sa présentation au festival de Venise, où il était en lice pour le Lion d’or.

— Marc-André Lussier, La Presse

Damon, en coup de vent !

Matt Damon a laissé le plateau de Stillwater, le film que Tom McCarthy (Spotlight) tourne présentement en France, pour accompagner au TIFF la présentation de Ford v Ferrari, un film de James Mangold (Walk the Line). Basé sur une histoire véridique, ce drame sportif « à l’ancienne » nous ramène au début des années 60, à une époque où le constructeur Ford a décidé d’entrer dans le domaine des voitures de course et de tenter de rivaliser avec Ferrari aux 24 Heures du Mans. C’était l’époque où l’ingénieur Carroll Shelby a fait équipe avec le pilote Ken Miles (Christian Bale) pour construire une voiture gagnante. « Je ne suis pas un gars de char ! a déclaré Matt Damon lors d’une discussion après la projection. J’étais cependant particulièrement intéressé par cette histoire où deux hommes mettent leurs efforts en commun pour créer quelque chose de plus grand qu’eux. Les voitures n’ont évidemment pas la même signification pour moi que pour Carroll Shelby, mais je peux comprendre le sentiment qui l’habitait. Et puis, c’est une histoire d’amitié d’abord et avant tout », a-t-il déclaré avant d’aller rattraper l’avion qui l’a ramené en France. Ford v Ferrari prendra l’affiche le 15 novembre.

— Marc-André Lussier, La Presse

Deux Nicolas : Bedos et Bolduc

De passage à Toronto pour présenter La belle époque, son deuxième long métrage à titre de réalisateur, Nicolas Bedos a expliqué à La Presse les raisons pour lesquelles il a de nouveau fait appel au directeur photo québécois Nicolas Bolduc pour son nouveau film. « C’est notre deuxième film ensemble et je crois que nous en ferons d’autres, car nous sommes très proches, a indiqué celui qui, il y a deux ans, signait Monsieur & Madame Adelman. Au-delà de ça, il se trouve qu’ayant toujours apprécié le cinéma américain, j’ai cherché, pour mon premier film, un chef opérateur capable de faire des images un peu stylisées. Mélanie Laurent, qui a travaillé avec Nicolas sur un film de Denis Villeneuve [Enemy], me l’a chaudement recommandé en disant : tu vas voir, il est merveilleux. Je me suis retrouvé avec quelqu’un qui possède la culture de l’image nord-américaine et qui parle français. Et puis c’est vrai, il est merveilleux ! » Nicolas Bolduc, lauréat de l’Iris de la meilleure direction photo l’an dernier grâce à Hochelaga, terre des âmes, signera la photo de The North Water, une minisérie anglo-canadienne réalisée par Andrew Haigh (45 Years) et mettant en vedette Colin Farrell, Jack O’Connell et Tom Courtenay. Le tournage commencera bientôt dans l’Arctique avant de se poursuivre à Budapest. La belle époque, dont les têtes d’affiche sont Daniel Auteuil, Guillaume Canet et Fanny Ardant, prendra l’affiche au Québec en 2020.

— Marc-André Lussier, La Presse

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