Opinion

Le yoga, de l’Inde au monde

Samedi prochain aura lieu à Montréal le Lolë White Tour qui rassemblera plusieurs milliers de participants pour s’adonner au yoga et à la méditation pour la paix.

Yoga. Le mot seul est connu de tous. On parle aujourd’hui de « boom » ou encore de « phénomène ». Un peu partout dans les villes, on voit des studios ouvrir. Ce n’est pas étonnant quand on sait qu’il y a plus de 300 millions d’adeptes un peu partout dans le monde. Mais ça vient d’où toute cette histoire-là et comment le yoga a-t-il fait pour conquérir autant de cœurs et de consciences ?

Commençons par une définition, parce que le mot « yoga » est partout. Ça veut dire quoi et surtout, ça vient d’où ? Pour le quoi, on pourrait donner une définition simple en se référant à ce qu’on appelle le hatha yoga, soit le « yoga de l’effort » ou « yoga de la ténacité », en disant qu’il combine des postures corporelles, des exercices de respiration et de la méditation. Cette branche du yoga comporte de nombreuses déclinaisons, certaines plus dynamiques, d’autres plus thérapeutiques, insistant ici et là sur la respiration ou encore sur les mantras.

Pour le où, c’est plus complexe. Toutes les formes de yoga actuelles se réclament d’un texte, millénaire, comme je l’ai suggéré déjà, soit les yoga sutras de Patanjali, vers 200 av. J.-C. Qu’est-ce qu’on connaît de Patanjali ? Presque rien, certains doutent même de son existence. Rédigés en sanskrit, ces sutras sont en fait des aide-mémoire, impossibles à lire seul, ils doivent être accompagnés de l’explication d’un gourou.

Ils seront plusieurs à interpréter les sutras. Vyasa (Vsiècle), Vacaspati Misra (autour du Xsiècle) et Roi Bhoja (fin du XIe siècle).

Certains principes apparaissent. Dans un premier temps, les yamas, qui sont au nombre de cinq : ne faire du mal à aucun être, ne pas mentir, ne pas voler, s’abstenir sexuellement et ne pas être avarié. Ensuite viennent les niyamas, qui comportent la propreté, le contentement, l’ardeur ascétique, l’étude des écritures, la répétition méditative du son « om » et enfin « le fait de déposer toute action devant le seigneur ». Les yamas et les niyamas constituent les deux piliers du yoga de Patanjali.

On est bien loin de tout ça aujourd’hui quand on regarde les studios de yoga qui ouvrent un peu partout à Montréal, New York, Paris ou Barcelone.

Comment est-ce arrivé ?

Suivons le cours de l’histoire en prenant les événements les plus marquants.

Les postures, telles qu’on les connaît, n’apparaissent qu’au Xe et au XIe siècles. Au XVe siècle, on met l’accent sur les postures assises. Les asanas qui sont plus familières aujourd’hui, comme la posture du poisson, celle du chameau, de l’arc, du paon ou du cobra, n’apparaissent qu’au XVIIe siècle. Pourtant, encore aujourd’hui, on se réfère au texte de Patanjali, même si ce dernier n’évoque à aucun moment des postures qui ont été développées par la suite. La notion de chakra, elle est aussi postérieure à Patanjali, elle se développe entre le VIIIe et le Xsiècle. Le karma ou le moksha (délivrance) sont aussi évoqués après Patanjali.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, des asanas plus dynamiques apparaissent, on veut ainsi préparer le corps à la méditation. Le « chien tête en bas », par exemple, n’apparaît pas avant le XVIIIe siècle.

Le premier grand transfert culturel se produit en 1893, lors de l’exposition universelle de Chicago.

Plusieurs représentants des cultes du monde entier se rassemblent au premier parlement des religions, on y compte des évêques, des prélats, des rabbins et des représentants de spiritualités asiatiques.

L’hindouisme va émerveiller alors. Swami Vivekananda, avec sa robe monastique orange prêchant la tolérance, ouvre la voie au yoga moderne.

Vivekananda évoque alors la supériorité spirituelle de l’Inde sur l’Occident, qu’il affirme être corrompu par le matérialisme. Pourtant, il entend bien profiter de la marchandisation de la culture qui se développe en Amérique. Il entend « fabriquer de manière industrielle » des yogis aux États-Unis.

Il donne le coup d’envoi à une vaste entreprise de séduction qui s’étend tout au long du XXe siècle.

Le yoga, tel que nous le connaissons aujourd’hui, ne date que de 1924. On en doit la pratique à un homme, Tirumalai Krishnamacharya, qui va en faire un système accessible à tous, reproductible et exportable.

En 1924 donc, il fonde une école de yoga à Mysore, en Inde, d’où vont sortir ses élèves les plus célèbres. Krishnamacharya réalise que sa discipline tombe de plus en plus en désuétude. Avec lui, on ne fait plus du yoga parce que l’on est déjà dans un chemin spirituel avancé, on fait du yoga pour se mettre sur le chemin.

On pourrait résumer toute sa vision par une formule qui se marie très bien avec les préceptes individualistes de notre société : « Ce n’est pas la personne qui doit s’adapter au yoga, mais le yoga qui doit être ajusté à chaque personne. »

L’autre figure déterminante dans la renaissance du yoga, c’est Shri Yogendra (1897-1997) qui voyage aux États-Unis dans les années 1920 et publie, en 1931, Yoga Asanas Simplified et Yoga Personal Hygiene.

Avec des illustrations, il facilite la compréhension et la reproduction de séquences de mouvements. Plus encore, sa forme simplifiée du yoga se débarrasse peu à peu de toute mystique.

Ils seront plusieurs à faire bientôt de la Californie une nouvelle terre du yoga, ainsi de Paramahansa Yogananda qui arrive à Los Angeles en 1924 et publie, en 1946, son Autobiographie d’un yogi, best-seller mondial. Pourtant, la grande capitale du yoga aujourd’hui, celle où le personnage de Mange, prie, aime, interprété par Julia Roberts au cinéma, se rend, c’est Rishikesh, ville du nord de l’Inde située au pied de l’Himalaya.

Un premier ashram a été fondé en 1936, mais la ville a été rendue célèbre par quatre garçons dans le vent au cours de l’année 1968, et j’ai nommé les Beatles.

Ils débarquent à Rishikesh à l’invitation de Maharishi Mahesh Yogi, qui est déjà célèbre pour avoir développé la technique de méditation transcendantale. Les Beatles seront rejoints plus tard par Mia Farrow et les Beach Boys. Maharishi profitera abondamment du passage des Beatles pour asseoir sa notoriété. Il aura même sa photo en couverture du Times en 1975. Bientôt Rishikesh reçoit des touristes du monde entier et le ministère du Tourisme indien le présente maintenant comme le lieu idéal pour pratiquer le yoga. Depuis 2015, on utilise même le vocable : capitale mondiale du yoga.

Le yoga est partout, mais cela s’explique notamment par le fait que l’Inde s’en est servie pour se définir, au début du XXe siècle, contre le colonialisme britannique, revenant ainsi à des valeurs « millinéaires ». Aujourd’hui, le parti nationaliste au pouvoir reprend le yoga pour mener une action politique symbolique, soit le soft power, c’est-à-dire que l’on impose de manière douce et non coercitive des activités culturelles afin d’assurer son influence.

Cette puissance douce semble d’autant plus acceptée quand on réalise qu’existe la Journée internationale du yoga, qui a été décrétée par l’ONU, qui se tient tous les ans le 21 juin depuis 2015.

L’histoire du yoga montre sa remarquable capacité à s’adapter en fonction du contexte politique et culturel. Sa mondialisation le montre avec une évidence criante. Si le yoga n’est plus le même que celui de Patanjali, ceux qui l’adoptent trouvent une pratique qui est à mi-chemin de l’exercice, de la méditation et du recentrage sur soi.

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