Chronique

Gary Bettman est un génie

Seattle aura donc son équipe de hockey et il serait temps d’accepter la triste réalité : c’est con d’attendre que la LNH donne un club à Québec. Personnellement, ça fait deux ans et demi que j’ai jeté l’éponge.

Il y a encore en certains quartiers quelque chose comme un espoir pas tuable, ah oui, mais vous allez voir, un jour, à la prochaine expansion, ou alors quand un club tirera de la patte, Québec sera alors la destination rêvée avec son aréna moderne…

Non. Ça suffit, le rêve.

Parce que pas plus tata qu’un autre, j’ai rêvé moi aussi. Rêvé que les Nordiques reviennent mettre du piquant dans la vie sportive du Québec et rêvé que la seule présence des Bleus donne un électrochoc au Canadien de Montréal.

Mais il faut se rendre à l’évidence. Et l’évidence, c’est que lorsque Las Vegas a levé la main pour obtenir un club, le commissaire de la LNH Gary Bettman a donné tous les signaux d’encouragement que n’a jamais reçus Québec depuis qu’il veut un club, graciant même de sa présence une activité visant à faire mousser la candidature de la ville reine du Nevada.

Lors de l’expansion dont a profité Las Vegas en 2016, la LNH prévoyait deux équipes. La LNH n’a reçu que deux candidatures : Las Vegas et Québec. Deux places pour deux groupes en lice, c’était logique : le filet était ouvert, le gardien parti prendre son Bovril, Québec ne pouvait que scorer…

On connaît le score des courses : la LNH n’a donné qu’une seule équipe, à Las Vegas !

L’évidence est encore dans les signaux positifs lancés par Bettman au groupe d’investisseurs de Seattle quand celui-ci a manifesté son intérêt pour un club.

Pour Seattle, le commissaire battait des cils à déclencher des ouragans, lui qui a toujours gardé les lèvres serrées comme celui qui se prépare à une coloscopie, quand on lui demandait où en était la candidature de Québec…

Bref, Seattle aura son club de la LNH. Confirmé hier.

Québec prend les moyens pour un retour des Nordiques depuis la fin des années 2000. Québec a marché pour son club. Québec a organisé de belles manifestations de bonne foi pour démontrer à la LNH que ses gens, son marché, son ADN étaient prêts à un retour des Nordiques, partis en 1995.

Et Québec – avec l’aide de l’argent public – a même construit un aréna tout neuf pour montrer à la LNH le sérieux de son envie de ravoir les Nordiques. Bettman et sa gang n’ont jamais dit qu’un aréna neuf garantirait un club à Québec… Oh, ils n’ont jamais fait de promesses, allons donc. Mais ils ont bien dit qu’un aréna neuf ne nuirait certainement pas à la cause…

L’aréna fut donc construit, fin prêt pour un club de la LNH : 400 millions de fonds publics pour ce qu’on appelle un « aréna multifonctionnel », pour ce qui n’aurait jamais existé dans sa forme actuelle n’eût été l’amour des gens de Québec pour le hockey…

Le hockey qui est chez nous, comme l’a chanté Loco Locass, bien plus qu’un sport, c’t’une métaphore de notre sort…

À Seattle, le hockey, c’est une métaphore de quoi, au juste ?

Personnellement, j’ai décroché de l’espoir d’un retour des Nordiques en 2016, quand Las Vegas a obtenu une équipe et que la candidature de Québec pilotée par Québecor a été laissée dans les gradins. J’ai décroché devant l’excuse servie, vous vous rappelez l’excuse officielle de la LNH ?

Le taux de change de l’époque.

En 2016, quand cette excuse a été servie à Québec pour rejeter la candidature des Nordiques 2.0, le dollar canadien était à 74 cents par rapport au dollar américain. Mais de 1990 à 2016, la moyenne du dollar canadien par rapport au dollar américain a été de 81 cents… Un écart modeste avec la moyenne historique de notre devise – de 7 cents –, un écart qui ne pouvait pas expliquer le refus de la LNH.

La vérité, c’est que des villes comme Québec sont fort utiles pour que Gary Bettman et la LNH fassent du chantage au déménagement. Monsieur le Maire, vous ne voulez pas payer pour un nouvel aréna, vous ne voulez pas donner un congé de taxes à l’équipe ? Vous savez, chuchote Bettman, il y a des villes qui la voudraient demain matin, votre équipe…

Kansas City a été cet épouvantail quand les Penguins de Pittsburgh voulaient de l’argent public pennsylvanien(1) pour leur aréna. En fait, KC a été cet épouvantail dans la NBA.

Houston l’est présentement pour les marchés qui n’appuieront pas assez fortement leurs équipes (hello, Ottawa) de hockey(2), même si le déménagement des Coyotes de l’Arizona vers Houston n’est pas un bluff total : cela créerait une rivalité texane avec les Stars de Dallas, tout en ayant l’avantage de garder le club dans le sud des États-Unis.

Et une menace de déménagement à Québec a été explicitement proférée à Calgary, quand les proprios voulaient un nouvel aréna(3), quand le maire Nenshi a refusé de céder au chantage au déménagement fait par Gary Bettman lui-même, au printemps 2017.

Le chantage au déménagement est une stratégie détestable, mais ça fait partie du plan d’affaires de toutes les ligues de sport professionnel en Amérique du Nord. Autre volet de ce modèle d’affaires : faire payer les contribuables pour de nouveaux stades ou pour des rénovations de stades…

À ce sujet, suivez le blogue Field of Schemes(4), qui documente au quotidien les stratagèmes de la LNH, de la MLS, de la NBA, de la NFL et de la MLB pour faire subventionner leurs industries milliardaires par l’argent des contribuables. Instructif.

Bref, Gary Bettman est un génie qui crée de la richesse pour la LNH, un génie qui a rendu cette ligue immensément plus riche qu’avant son arrivée. Sa grande stratégie : implanter durablement la LNH aux États-Unis. Ça marche : en 25 ans, il a multiplié les revenus de la LNH par 10(5).

Et nous, ici, au Québec, nous qui avons construit un aréna de 400 millions pour amadouer ce type retors et qui attendons encore les Nordiques ?

Eh, eh…

Nous, nous sommes les dindons de la proverbiale farce…

Quoi, vous pensiez que c’était autre chose que de la business, tout ça ?

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