Maison La maison de notre enfance

Retour chez une grand-maman bien-aimée

Qui ne conserve pas de précieux souvenirs de la maison de son enfance ? Au cours des prochaines semaines, La Presse permettra à des lecteurs — qui ont répondu à notre appel à tous — de retourner dans la demeure qui les a vu grandir.

Aujourd’hui : Danielle Tourville retrouve l’appartement de sa grand-mère, morte il y a plus de 50 ans. 

Le cœur de Danielle Tourville battait fort lorsqu’elle a tourné le coin de la rue où habitait jadis sa grand-mère maternelle, à l’ouest de l’avenue Papineau et au nord de la rue Sainte-Catherine, dans l’arrondissement de Ville-Marie. Elle avait environ 10 ans la dernière fois où elle est entrée dans le duplex, séparé de l’immeuble voisin par une porte cochère, qui ne semble pas avoir changé. C’était en 1967. Les souvenirs sont encore vivants.

Sa grand-mère, Adolida Charbonneau, était propriétaire du bâtiment en rangée, acheté par sa propre grand-mère en 1871. Son mari et elle ont choisi d’habiter à l’étage, plus spacieux que le rez-de-chaussée, pour y élever leurs sept enfants, dont quatre sont morts en bas âge. Devenue veuve, elle y est demeurée assez longtemps pour recevoir enfants et petits-enfants, infailliblement à Noël et au jour de l’An. Danielle Tourville a eu le privilège de séjourner chez sa grand-mère plusieurs jours à la fois jusqu’à l’âge de 8 ans. Jamais elle ne s’y ennuyait.

« Il y avait un piano dans le salon, se rappelle-t-elle. Dans un coin de la salle à dîner se trouvait un petit secrétaire avec un panneau coulissant où elle ouvrait son courrier et où était son téléphone beige, modèle Princess de Bell, auquel j’avais beaucoup de difficulté à ne pas toucher. Exotisme suprême pour la petite banlieusarde que j’étais, il y avait un hangar accessible par la porte de la cuisine, que je devais absolument traverser pour sortir jouer dans la cour arrière, non sans avoir vérifié durant une bonne dizaine de secondes que la tête d’ours empaillée, accrochée au mur juste au-dessus de la cage d’escalier, n’allait pas choisir de dégringoler juste au moment où je prenais mon élan pour descendre ! »

Son oncle Roger Denis a hérité du duplex. Il a loué les logements du haut et du bas pendant 20 ans. Une de ses locataires était Ginette Goyer. Elle a habité à l’étage avec ses deux jeunes fils au début des années 80. Lorsqu’elle est partie, ses parents ont emménagé à sa place. En 1988, Ginette Goyer et son mari, Denis Benoit, ont acheté le bâtiment. La mère de Mme Goyer, Simone Goyer, y habite toujours, au rez-de-chaussée. Sa nièce et sa famille résident à l’étage.

« On l’a acheté parce que mon mari est habile de ses mains, précise Mme Goyer. On a changé beaucoup de choses. » Danielle Tourville s’y attendait. Elle faisait les 100 pas devant la maison quand Simone Goyer a ouvert sa porte pour lui dire de monter. « Tout le monde était déjà arrivé », lui a-t-elle annoncé.

Le choc

En gravissant l’escalier, Danielle Tourville s’est exclamée : « Les murs ont les mêmes picots ! »

La plupart des murs, en effet, ont la même texture qu’autrefois. Ils ne sont pas lisses, n’étant pas en gypse. 

« Je n’en reviens pas, a-t-elle poursuivi. Le plancher de bois… il y avait un tapis par-dessus dans la salle à manger, mais le peu que j’en voyais est resté pareil. Il n’y avait pas de cire dessus. »

Première surprise : l’intérieur est beaucoup plus éclairé qu’avant. L’ouverture pour aller dans la cuisine, à l’arrière, a été agrandie. « Il y avait un grand rideau dans l’ancienne ouverture, indique Mme Tourville. C’était sombre derrière. La porte qui menait au hangar et à la cour était pleine. »

« On a refait la cuisine au complet, confirme Ginette Goyer, le sourire aux lèvres. La chambre à l’arrière, qui donnait sur la cuisine, est devenue une salle de bains. L’ancienne salle de bains était très petite. C’est maintenant un garde-robe. »

Danielle Tourville pénètre avec précaution dans la chambre principale, ouverte sur le salon (qui était anciennement la salle à manger).

« C’était la chambre de ma grand-mère. Je dormais avec elle, quand je venais. Je me couchais en premier et elle venait me rejoindre un peu plus tard. La pièce n’est pas aussi petite que dans mes souvenirs. Il faut dire que les meubles ont changé. »

— Danielle Tourville

Elle s’exclame, une fois dans la cuisine : « Si vous saviez le nombre de personnes qui ont mangé ici ! Même quand nous étions 17 avec ma grand-mère, nous mangions dans la cuisine. La salle à manger ne servait que pour les grandes occasions. »

Avant de venir, elle a mis un bracelet qui appartenait à sa mère, morte il y a cinq ans. Elle était dans ses pensées.

« Ma mère est née ici, confie-t-elle. Elle était la septième. Elle a vécu ici jusqu’à l’âge de 28 ans. Je l’aurais amenée. »

« Le frigo est à la même place, poursuit-elle. Il y avait aussi une petite armoire blanche de métal, à ma hauteur, où ma grand-mère mettait des biscuits. Elle m’offrait des biscuits secs pour le thé, mais moi, je voulais les biscuits sandwichs avec de la crème à la vanille. Elle finissait toujours par m’en donner. »

Autre surprise : elle s’attendait à ce que des murs aient été jetés par terre pour agrandir l’espace. Or, à l’avant de la maison, le corridor menant à deux chambres est intact. La plus spacieuse était jadis le salon, où sa grand-mère jouait du piano.

« Je venais surtout l’été, une semaine à la fois, se rappelle-t-elle. Ma grand-mère me préparait ce que j’aimais, du steak haché avec des patates pilées. Le matin, on mangeait du gruau. Il fallait tourner les rôties pendant qu’elles grillaient et les surveiller, pour ne pas qu’elles brûlent. »

Grand-mère à son tour, elle pense souvent à sa grand-maman Denis. « J’aimerais que mes petites-filles, qui ont 6 ans et 3 ans, aient autant de bons souvenirs. »

La visite s’est terminée en bas chez Simone Goyer, très alerte à 92 ans. Ginette Goyer en a profité pour montrer quelques-unes des transformations effectuées au rez-de-chaussée. Danielle Tourville avait de vagues souvenirs, puisqu’elle avait connu les anciens locataires.

La disponibilité et la chaleur de l’accueil de son hôtesse l’ont beaucoup touchée. L’espace de quelques instants, en retournant dans une maison où elle a vécu des moments de grande tendresse et de liberté, elle est redevenue une petite fille.

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