Notre choix

Traité comme un (bon) divertissement

Drame policier
White Boy Rick
Yann Demange
Avec Richie Merritt, Matthew McConaughey, Bel Powley
1 h 51
Trois étoiles et demie

Inspiré d’une histoire vraie, celle de Richard Wershe Jr., un trafiquant de drogue emprisonné durant 30 ans, ce long métrage est, en dépit de la gravité du sujet, traité sous la forme d’un divertissement.

Certes, il y a plus de moments dramatiques que comiques. Mais les passages plus drôles sont assez nombreux pour parler ici de ruptures de ton. Aucun doute que certains cinéphiles trouveront cela agaçant. Pas nous. Ces interludes plus légers apportent le bon équilibre à une histoire qui nous est servie avec beaucoup de muscle et de vérité dans sa portion dramatique.

L’histoire est campée à Detroit dans les années 80. Rick (Richie Merritt), un adolescent blanc qui vit dans un quartier miteux de la ville, se lie d’amitié avec une bande de jeunes Noirs trafiquants de crack. Son père de famille monoparentale Richard (Matthew McConaughey) fabrique des armes illégales dans le sous-sol de la maison.

Un jour, le jeune Rick est recruté par des policiers qui, menaçant d’arrêter son paternel dont ils connaissent les moindres agissements, le convainquent de servir d’agent double. Le jeune homme, qui cherche à garder collés les morceaux de sa famille (sa sœur Dawn, interprétée par l’excellente Bel Powley, est une junkie), accepte la mission. Mais un jour, n’ayant plus besoin de lui, les policiers le larguent. Rick prend alors le pari risqué de devenir lui-même trafiquant de cocaïne.

Une atmosphère glauque

White Boy Rick est un film glauque, dont presque la moitié des séquences se déroulent soit la nuit, soit dans la pénombre. C’est sale, hirsute, pouilleux, tendu à l’extrême dans plusieurs passages, mais aussi chargé de tout le (risible) clinquant des années 80 avec ses boules disco, ses chaînes en or disproportionnées, ses manteaux de fourrure ostentatoires. C’est aussi filmé avec une caméra nerveuse et beaucoup d’éclairage naturel, ce qui amplifie le réalisme de l’histoire.

Et il y a cet argot de Detroit, aussi présent chez les Blancs que chez les Noirs dans le film, qui, dans les premières minutes, vous forcera à être très concentré sur les dialogues qui ont souvent des allures d’affrontement.

Véridique, l’histoire se déroule en pleine Amérique de Reagan. La femme du président, Nancy, est engagée dans une guerre impitoyable contre la drogue. Mais pour les familles et les jeunes qui vivent dans le quartier de Rick, il n’y a ni espoir ni ressources. Voilà pour l’ironie.

Comme il y a beaucoup de matière condensée dans cet opus de moins de deux heures, la finale est, sans surprise, un peu précipitée. Voilà une portion un peu décevante, d’autant plus que c’est à ce moment, lorsque Rick, incarcéré, reçoit la visite de sa famille, que le jeune comédien Richie Merritt offre sa meilleure performance du film.

Critique

Éteindre la flamme

Drame
The Bookshop
Isabel Coixet
Avec Emily Mortimer, Bill Nighy, Patricia Clarkson
1 h 53
Trois étoiles et demie

SYNOPSIS

En 1959, une veuve veut ouvrir une librairie dans une petite ville d’Angleterre, en dépit de l’opposition hostile de certains habitants.

On aurait pu s’attendre à un film plein de bons sentiments sur l’importance de la lecture et de la culture, ce genre de film gentil qui réconforte ceux et celles qui croient au pouvoir des livres. Mais l’adaptation de la cinéaste catalane Isabel Coixet (The Secret Life of Words, Ma vie sans moi) du roman de Penelope Fitzgerald paru en 1978 est tout sauf un film qui nous rassure, et ressemble bien plus à une illustration de la façon dont un groupe agit pour étouffer la différence, en prenant pour prétexte la littérature.

Florence Green (Emily Mortimer), veuve depuis plusieurs années, n’a d’autre passion que la lecture dans sa vie solitaire, et elle décide, malgré les embûches, d’ouvrir une librairie dans une maison abandonnée de son village. Or, elle se bute sans le savoir à la puissante Violet Gamart (Patricia Clarkson), qui convoite le même endroit pour y créer un centre d’art. Les choses se corsent lorsque Florence décide de vendre le scandale de l’heure  :  le roman Lolita de Nabokov. Voilà le prétexte qui manquait pour l’évincer. Son seul allié dans cette bourgade est Edmund Brundish (Bill Nighy), un misanthrope reclus et lecteur acharné, très reconnaissant d’avoir découvert Ray Bradbury (Fahrenheit 451, évidemment) par les bons conseils de la libraire. Et aussi sa petite employée, Christine (Honor Kneafsey), qui comprend ce qui se trame malgré son jeune âge.

La meilleure façon d’abattre quelqu’un de lumineux comme Florence, qui ne se laisse pourtant pas décourager par les obstacles, est d’agir en groupe, de réveiller l’instinct grégaire en distillant le poison de la médisance, d’agir à couvert derrière le masque de l’hypocrisie, et de faire aller ses influences dans le sens de la vengeance. Mais cela ne veut pas dire que Florence n’aura pas réussi à transmettre la flamme de sa passion, contre toute attente… The Bookshop est un film beaucoup plus sombre qu’il n’en a l’air, rempli de malaises qu’on ne voit pas venir. Il a reçu en 2017 en Espagne les prix Goya du meilleur film et de la meilleure réalisatrice, et ce n’est peut-être pas sans lien avec la situation politique du pays.

Critique

L’insupportable attente

Drame historique
La douleur
Emmanuel Finkiel
Avec Mélanie Thierry, Benoît Magimel, Benjamin Biolay
2 h 06
Trois étoiles et demie

SYNOPSIS

En 1944, pendant l’Occupation allemande en France, la jeune Marguerite Duras accepte un dangereux jeu de séduction avec un agent français de la Gestapo, afin d’en savoir plus sur le sort de son mari Robert Antelme, un résistant qui a été déporté.

Comment rendre au cinéma ce qui est l’un des romans les plus terribles de Marguerite Duras ? En nous faisant subir l’interminable attente que raconte ce livre. Car c’est essentiellement ça, La douleur : comment vivre quand on ne sait pas où est l’autre, ni dans quelles conditions il survit, sans savoir même s’il est toujours en vie. C’est peut-être l’un des récits les plus lancinants de la France sous l’Occupation allemande, et c’est un film lancinant, voire halluciné, que propose Emmanuel Finkiel (Voyages, Nulle part, terre promise), respectueux de l’œuvre littéraire de Duras, sans trop mimer son œuvre cinématographique. La jeune Marguerite Duras, femme du résistant Robert Antelme qui a été trahi, arrêté puis déporté, transporte son angoisse partout dans les rues grises de Paris (qu’on dirait écrasé sous une chape de plomb dans ce film), incarnée par une Mélanie Thierry aux yeux cernés par l’insomnie, constamment sous tension.

Un dangereux jeu de chat et de souris commence avec Pierre Rabier, un agent français de la Gestapo – Benoît Magimel est presque touchant dans son admiration pour la jeune écrivaine. Les deux veulent des renseignements, mais c’est Marguerite qui a tout à perdre. À l’angoisse de l’héroïne s’ajoute celle des collabos, qui continuent d’exister autour comme si de rien n’était, alors que tout le monde sent que la guerre touche à sa fin et qu’il faudra payer chèrement les comptes. Mince réconfort, car Marguerite tient à sa douleur, ce que lui reproche son amant Dyonis (Benjamin Biolay), mais cette douleur est la seule présence de l’absent. Elle se dédouble et se regarde agir, dans cette distanciation propre à l’hébétude de ceux qui souffrent. Puis, la guerre se termine, c’est le retour des rescapés, qui ressemblent à d’incroyables fantômes faméliques, mais toujours pas de Robert. Marguerite continue de souffrir, en totale contradiction dans ce Paris en liesse, en totale fusion avec les survivants. Jusqu’au retour tant attendu.

Finkiel nous épargne la lente reconstruction d’Antelme, décrite dans ses moindres détails dans le livre de Duras, probablement par respect pour l’auteur de L’espèce humaine qui n’avait d’ailleurs pas apprécié l’appropriation littéraire de son ex-femme. La douleur est une adaptation soignée, poignante, pénible par moments (c’est voulu), jouée avec profondeur par ses interprètes, qui ne trahit ni Duras ni son propos.

Critique

Au-delà des apparences

Suspense
A Simple Favor
Paul Feig
Avec Anna Kendrick, Blake Lively, Henry Golding
1 h 56
Trois étoiles et demie

Synopsis

Emily et Stephanie se connaissent depuis peu et ne pourraient être plus différentes. La première est une professionnelle extravertie et sexy ; la seconde, une jeune veuve un peu coincée. Lorsque sa nouvelle amie demande à Stephanie de garder son fils après l’école, elle s’empresse d’accepter. Mais deux jours plus tard, la flamboyante Emily n’est toujours pas revenue. Lorsque son conjoint Sean, un écrivain raté, revient de Londres, la bonne mère lui confie ses inquiétudes. Ils préviennent la police. Qui soupçonne rapidement le mari et la meilleure amie d’avoir planifié la disparition d’Emily.

Bien malin celui qui pourrait déterminer avec précision la nature d’A Simple Favor (Une petite faveur). Un suspense noir ? Une comédie satirique ? Un drame psychologique ? Un mélange des trois ? Difficile à dire. Paul Feig s’est tellement amusé avec les codes cinématographiques que le spectateur ne sait jamais sur quel pied danser. Pour notre plus grand plaisir, surtout avec les performances dans la note d’Anna Kendrick et de Blake Lively en beautés désespérées. Feig s’est surtout fait connaître pour ses films avec Melissa McCarthy et des comédies à la télé comme Weeds, The Office ou Mad Men. Le mélange des genres, il connaît. Ce qui est tout à fait approprié pour un film jouant sur les apparences, qui, on le sait, sont souvent trompeuses…

Pour peu qu’on se prête au jeu, A Simple Favor procure un véritable plaisir. Les répliques savoureuses, des plus drôles aux plus vitrioliques, se succèdent à un rythme soutenu. Feig a le sens du détail et du punch – à part quelques petites fautes de goût et une fin beaucoup trop abracadabrante pour son bien.

Le réalisateur américain peut compter sur de solides performances de ses deux vedettes, surtout Kendrick. L’actrice s’amuse comme une folle dans la peau de cette mère de banlieue naïve et romantique, projetée dans un monde dont elle ignore les codes. Et Lively est tout à fait à l’aise dans le rôle d’une vamp manipulatrice. En fait, A Simple Favor fonctionne à merveille parce qu’il n’a d’autre prétention que d’être un divertissement qui, en multipliant les clins d’œil complices, nous fait passer un bon moment. Surtout avec une trame sonore composée, même dans sa version originale, de tubes de Gainsbourg, Dutronc, Hardy et compagnie…

Critique

Pour Emma Thompson

Drame
The Children Act
Richard Eyre
Avec Emma Thompson, Stanley Tucci, Fionn Whitehead
1 h 44
Trois étoiles

Synopsis

Fiona May, juge londonienne spécialisée en droit de la famille, doit trancher une affaire délicate : le refus d’un témoin de Jéhovah, mineur et atteint de leucémie, de recevoir une transfusion sanguine qui pourrait sauver sa vie. Entre le respect du consentement à des soins de ce jeune homme et la lettre de la loi, le Children Act, qui fait primer l’intérêt de l’enfant sur tout, elle devra trancher.

Dans The Children Act, le vétéran cinéaste britannique Richard Eyre (Iris, Stage Beauty) aborde une question d’éthique fort intéressante : le refus de consentement à des soins, pour des motifs religieux, d’un témoin de Jéhovah de 17 ans. Adapté de son propre roman par l’auteur Ian McKewan, The Children Act s’appuie sur des dialogues fins et bien ciselés, à défaut d’une intrigue parfaitement crédible. Avec sa facture classique de téléfilm (le lot de bien des films se déroulant au tribunal), ce drame juridique ne se distingue pas par son originalité formelle. Sans grande invention au chapitre de la mise en scène, il demeure néanmoins subtil et efficace.

Emma Thompson est brillante dans le rôle d’une juge très respectée, submergée par le travail, qui semble en avoir oublié sa vie amoureuse. Ce que son mari professeur d’université (Stanley Tucci, jouant sur tous les registres de l’exaspération) ne tarde pas à lui reprocher. Lorsqu’il lui annonce qu’il songe à se lancer dans une liaison extraconjugale avec une jeune femme, Fiona prend à peine le temps de réagir. Le travail l’appelle. Mais lorsqu’elle rencontre le jeune témoin de Jéhovah de son procès (Fionn Whitehead, vu dans Dunkirk), dans des circonstances extraordinaires, ses émotions finissent par avoir le dessus sur son flegme glacial et sa réserve professionnelle.

L’intériorité et la justesse du jeu d’Emma Thompson transcendent les maladresses de ce drame plutôt convenu, par moments invraisemblable, mais formidablement mené par une actrice majestueuse, au sommet de son art.

Critique

Un exercice singulier sur le moi

Drame
Madeline’s Madeline
Josephine Decker
Avec Helena Howard, Miranda July, Molly Parker
1 h 33
Trois étoiles

Synopsis

Prise entre une mère contrôlante et une enseignante de théâtre expérimental audacieuse, Madeline est une adolescente qui, en dépit d’une santé mentale fragile et d’émotions parfois exacerbées, cherche par tous les moyens à faire sa place dans le monde.

Madeline’s Madeline est un film intrépide, casse-cou, aventureux, plus dans sa forme que dans son fond. Et c’est sans doute en raison de cette mise en scène hors du commun que plusieurs spectateurs risquent de trouver l’histoire rébarbative.

À commencer pour nous, assumons-le, dans la première moitié de l’histoire qui vagabonde sans beaucoup avancer entre imaginaire, réalité et exercice théâtral.

Tantôt un chat, tantôt une tortue de mer, souvent troublée, traînant quelques tics, Madeline (Helena Howard) est une énigme. Est-elle bipolaire ? Droguée ? Dépressive ? Ou simplement bousculée intérieurement par le regard que posent les gens de son entourage sur elle ?

Pour accepter cette proposition, il faut s’abandonner. Lâcher ses repères, donner la main au personnage central, ouvrir grand les yeux et voir où cela va nous mener. Si vous allez au bout de l’exercice, le film de Josephine Decker finira par vous prendre et vous ébranler.

Surtout dans son dénouement où Madeline, appelée à faire une improvisation devant sa troupe de théâtre, joue à fond la carte d’un mimétisme nourri par sa relation avec sa mère Regina (Miranda July). Une scène troublante, dérangeante, inoubliable.

Idem avec la scène finale alors qu’Evangeline (Molly Parker), professeure de théâtre qui se fait aspirer, littéralement, par son entêtement à vouloir créer une pièce autour de la psyché de Madeline. On touche presque ici au film d’horreur, au rite sacrificiel.

Si la mise en scène du film est brillante, elle ne pourrait être mise en valeur sans une performance exceptionnelle des principales interprètes. Et c’est le cas ! Toutes trois crèvent l’écran, à commencer par Helena Howard qui joue ici dans son premier film avec une conviction et un sens de l’intériorité étonnants. À coup sûr, on reverra bientôt cette jeune femme au grand écran.

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