JOURNALISTE SAOUDIEN DISPARU

La thèse de l'assassinat prend de l'ampleur

La dernière fois que le spécialiste du Moyen-Orient Kristian Ulrichsen a rencontré le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, c’était lors d’un panel sur l’Arabie saoudite, en novembre 2017.

La discussion se tenait dans la foulée d’une vague d’arrestations menées par le régime du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, surnommé MBS, qui cherchait alors à séduire les opinions occidentales en se présentant comme un réformateur, tout en serrant la vis à ses critiques potentiels.

Se sentant menacé, Jamal Khashoggi venait alors de fuir son pays pour s’établir aux États-Unis. Lors de la conférence, il n’en avait pas moins émis un jugement mi-figue, mi-raisin sur le jeune leader saoudien, se souvient Kristian Ulrichsen.

« Il a dit que MBS faisait ce qu’il fallait faire, mais qu’il ne le faisait pas de la bonne manière. »

Aux yeux de Kristian Ulrichsen, expert affilié à l’Institut Baker sur les politiques publiques, à Houston, cette position nuancée représente bien les positions du journaliste aux lunettes rondes.

« Ce n’était pas un dissident typique, il critiquait le régime car il croyait que c’était constructif, mais même ça, c’était trop. »

« Il ne s’agit pas d’un véritable dissident, il n’appelait pas à la révolution, il a longtemps été proche du régime, il a même agi comme porte-parole de l’ambassade saoudienne au Royaume-Uni », renchérit Thomas Juneau, spécialiste du Moyen-Orient à l’Université d’Ottawa.

Cette proximité a longtemps donné à Jamal Khashoggi suffisamment de marge de manœuvre pour pouvoir critiquer certaines politiques du régime saoudien.

Mais la faction dont le journaliste était proche, celle des Fayçal, a été écartée par Mohammed ben Salmane. Khashogghi s’est retrouvé dans la ligne de mire du régime. Et depuis son exil, le journaliste se montrait plus dur à l’endroit de Riyad.

Il avait notamment critiqué l’intervention saoudienne contre le Yémen, guerre qu’il avait soutenue à ses débuts. Il a décoché des flèches à Riyad lors de la confrontation diplomatique avec le Canada, après qu’Ottawa eut demandé aux autorités saoudiennes de libérer plusieurs militantes des droits des femmes.

Le scénario le plus probable

Dix jours après la disparition de Jamal Khashoggi, Kristian Ulrichsen est convaincu que le journaliste-vedette des médias arabes, qui aurait eu 60 ans aujourd’hui, a été tué par des agents de Riyad le jour où il s’est présenté au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul pour y récupérer ses documents de divorce, en prévision de son mariage avec sa fiancée turque.

C’était le 2 octobre dernier. Il n’a jamais été revu depuis. Et de plus en plus d’indices laissent croire qu’il a été torturé, puis assassiné et potentiellement démembré.

Selon un journal turc, 15 agents saoudiens, incluant un médecin légiste, sont arrivés à Istanbul ce jour-là. Ils sont tous repartis le jour même.

Selon le Washington Post, qui publiait Jamal Khashoggi dans ses pages éditoriales, des responsables turcs ont fait savoir qu’ils possédaient du matériel vidéo et audio documentant le sort subi par le journaliste.

Compte tenu des informations que nous possédons aujourd’hui, « il faut considérer la mort de Jamal Khashoggi comme le scénario le plus probable », tranche Thomas Juneau.

Menace

Kristian Ulrichsen ajoute que, du point de vue de MBS, le journaliste représentait une menace politique, particulièrement depuis qu’il vivait à Washington et écrivait dans les pages du prestigieux quotidien de la capitale américaine.

Depuis son accession aux fonctions de dirigeant de facto du royaume wahhabite, Mohamed ben Salmane mène une opération de charme auprès de la communauté internationale, mettant de l’avant son plan « 2030 » qui vise la modernisation du pays et l’assouplissement de certaines restrictions imposées aux femmes. Parallèlement, son régime devient de plus en plus répressif.

« Le lobby saoudien a clairement identifié Washington comme l’épicentre de sa campagne de relations publiques et longtemps, cette campagne a connu du succès. Beaucoup de gens étaient prêts à donner à MBS le bénéfice du doute », dit Kristian Ulrichsen.

Le fait qu’un Saoudien jouissant de la notoriété de Jamal Khashoggi remette les pendules à l’heure, même avec délicatesse, heurtait de front la stratégie de Riyad.

Trois jours avant sa disparition, le journaliste avait lui-même confié à la BBC qu’il craignait pour sa vie, si jamais il devait remettre les pieds en Arabie saoudite.

Si l’hypothèse de sa liquidation se confirme, note Thomas Juneau, MBS aura réussi à envoyer un puissant message à tous ceux qui seraient tentés de montrer du doigt l’autoritarisme de Riyad : les critiques ne sont pas acceptables, et leurs auteurs seront sévèrement punis.

Effet boomerang

Mais il est possible que l’Arabie saoudite ait dépassé, avec l’affaire Khashoggi, une ligne rouge et que cette troublante disparition se retourne contre Riyad en faisant voler en éclats ce qui restait de l’image de MBS soigneusement construite par ses relationnistes.

« Aujourd’hui, de moins en moins de gens sont prêts à lui accorder le bénéfice du doute », constate Kristian Ulrichsen. Et paradoxalement, en voulant faire taire cette voix critique, les Saoudiens n’auront réussi qu’à montrer qu’il avait raison.

Au cours des derniers jours, Mohammed ben Salmane a perdu beaucoup de plumes sur la scène internationale. L’ancien ministre américain de l’Énergie Ernest Moniz vient de retirer ses billes de la construction d’une cité futuriste, un projet de 500 millions de dollars.

Au moins quatre participants à une vaste conférence économique qui doit avoir lieu à la fin du mois à Riyad, dont les grands patrons de Virgin et Uber, ont annulé leur présence. D’autres pourraient suivre, en fonction des résultats de l’enquête en cours.

Et au Congrès américain, de plus en plus d’élus, toutes allégeances confondues, appellent à des sanctions contre Riyad.

Cette pression a même obligé le président Donald Trump à rajuster son message, qui s’était d’abord montré peu sensible au sort du journaliste saoudien, qui n’est « même pas citoyen des États-Unis ».

Il a depuis demandé des explications aux Saoudiens et a noté que même s’il n’était pas citoyen, Khashoggi n’en était pas moins un résidant des États-Unis.

Le Canada est préoccupé

Justin Trudeau assure que le Canada a toujours été clair et ferme avec le royaume d’Arabie saoudite, et qu’il continue de l’être, au chapitre des droits de la personne. En conférence de presse lors du Sommet de la Francophonie en Arménie, le premier ministre Trudeau s’est dit « très préoccupé » par la disparition du journaliste Jamal Khashoggi. Il a ajouté que le Canada déployait depuis plusieurs années un important effort diplomatique sur la question des droits de la personne et qu’il avait eu personnellement une conversation avec le roi Al Saoud à ce sujet, au printemps dernier.

— D’après La Presse canadienne

L’Arabie saoudite nie

Les autorités saoudiennes nient l’hypothèse de l’enlèvement et du meurtre de Jamal Khashoggi. Selon elles, le 2 octobre, ce dernier serait ressorti par une porte arrière du consulat, dont les caméras ne fonctionnaient pas ce jour-là. La presse saoudienne, contrôlée par Riyad, cible la « présumée fiancée turque » du journaliste qui serait en fait… un homme déguisé en femme, selon le journal Okaz. Selon ce journal, la disparition du journaliste est le fruit d’une conspiration visant à brouiller la Turquie et l’Arabie saoudite.

— Agence France-Presse

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