Livre Mémoires d’une mairesse

Une femme d'attention, d'écoute et de compassion

Pendant les mois qui ont suivi la tragédie de Lac-Mégantic, la mairesse Colette Roy Laroche a su trouver les mots et les gestes pour réconforter ses concitoyens et gérer avec dignité la reconstruction de sa ville. Le journaliste Denis-Martin Chabot s’est intéressé à son parcours dans ce livre dont la préface est signée Pauline Marois.

PRÉFACE DE PAULINE MAROIS

Montréal, le 6 juillet 2018 

Aujourd’hui, cinq ans après l’enfer de l’incendie de huit millions de litres de pétrole brut, quand on évoque Lac-Mégantic, on peut parler de la vie qui revient et de l’espoir qui anime ses habitants.

Évidemment, cela ne chasse pas les images terribles de la nuit où le cœur de la petite ville paisible a été détruit lors d’une des plus grandes catastrophes ferroviaires de notre histoire. 

Le matin du 6 juillet 2013, au moment où j’ai vu les reportages en boucle qui nous montraient le drame, j’ai tout de suite compris qu’il y aurait de nombreuses victimes. J’ai imaginé le désarroi des parents et des proches, j’ai ressenti la vie brisée de cette communauté. Il était facile d’entrevoir le poids terrible des responsabilités que devraient assumer les autorités locales. 

Je n’avais encore jamais rencontré la mairesse Colette Roy Laroche. Nos chemins auraient pu se croiser quand elle dirigeait sa commission scolaire ou lorsqu’elle a travaillé à construire une antenne collégiale dans sa ville. Le hasard a voulu que ce soit lors d’un événement qui allait bouleverser sa vie et celle de ses concitoyens que nos destins se croisent. 

Je suis de celles et ceux qui croient que, pour donner le meilleur de soi-même, on doit être bien préparé. C’est vrai dans toutes les tâches de la vie et c’est encore plus vrai quand on est responsable des services publics. 

Au moment de la tragédie, la mairesse de Lac-Mégantic a été confrontée à une épreuve hors du commun, un drame que rien ne laissait présager. Pourtant, elle était prête.

À la lecture de sa biographie, on pourra constater qu’elle a traversé des épreuves personnelles difficiles à surmonter. Malgré la maladie de sa mère, malgré les tâches qui s’accumulaient à la maison et à la ferme familiale, elle n’a pas renoncé à sa formation pour devenir enseignante. Même le décès de son jeune mari ne l’a pas empêchée de continuer à avancer. 

Cette femme que nous découvrons tout au long des écrits de Denis-Martin Chabot avait déjà mené plusieurs combats. Certains avaient été gagnés rapidement ; d’autres, de plus longue haleine, ont exigé de remettre cent fois sur le métier l’ouvrage qui n’aboutissait pas. Malgré son leadership et ses talents de conciliatrice, elle s’est heurtée à des oppositions qui ont bloqué des projets qui lui tenaient à cœur. 

Elle aurait pu renoncer et jeter l’éponge, mais ce n’est pas dans sa nature. Quand, après de longues consultations et des avis éclairés, elle est convaincue, quand elle s’est convaincue, elle n’abandonne pas. Calme, d’un tempérament paisible, elle peut avoir une volonté de fer ou, comme je l’ai entendu, la volonté d’une femme de « granit ». 

C’est cette femme que je vais rencontrer le 6 juillet 2013. De petite taille, s’exprimant sur un ton réservé, digne et calme, elle puisera au fond d’elle-même, de ses expériences, de sa force tranquille, l’énergie et le courage pour affronter le défi d’une vie. C’est elle qui sera à la barre pour soutenir celles et ceux qui pleurent la perte d’un fils ou d’une fille, d’une épouse, d’un conjoint et d’amis. Elle sera là pour partager le chagrin des proches qui pleurent la perte d’une partie d’eux-mêmes, de leur histoire, de leurs souvenirs. Elle sera à la barre avec, en face d’elle, une ville dévastée. 

En lui parlant le matin de la tragédie, je ne savais pas qui elle était, comment elle allait assumer ses responsabilités et passer au travers d’un moment aussi tragique. Aujourd’hui, je peux témoigner qu’elle n’a pas perdu pied devant la tâche qui l’attendait.

Son expérience, son amour de ses concitoyens, son profond respect de ses collaborateurs et l’appui de son conjoint ont été les ingrédients qui ont inspiré et animé son travail durant les semaines et les mois qui ont suivi le drame. 

Je me suis investie sans réserve à ses côtés. J’ai demandé à mon équipe, à mes collaborateurs, à mes collègues ministres et à leurs fonctionnaires de se mettre à son service et à celui de sa communauté. Aucune bureaucratie, aucune embûche administrative n’allait nous empêcher de soutenir les citoyennes et les citoyens de Lac-Mégantic.

À chaque communication, à chaque rencontre, je retrouvais une femme en possession de ses moyens qui, sans arrogance et avec des demandes précises, s’interrogeait sur la suite des choses, sur ce que nous pouvions faire de plus ou de différent. 

J’ai aimé cette femme. Un jour, le plus naturellement du monde, j’ai entouré affectueusement de mon bras ses épaules. Instinctivement, j’avais besoin de lui dire mes sentiments, je voulais qu’elle soit certaine que je ne l’abandonnerais pas. 

Chaque fois que je pense à Lac-Mégantic, je pense à Colette Roy Laroche et à son compagnon, Yvan Laroche, qui est décédé depuis. À travers eux, je retrouve celles et ceux qui ont souffert. Chaque fois, je suis encore et toujours envahie par une émotion qui me chavire. 

Je ne veux pas revenir sur les événements pour les décrire et les commenter. Monsieur Chabot fait cela admirablement dans cette biographie. Je veux plutôt partager avec vous quelques réflexions sur ce qui fait que des êtres humains sont à la hauteur des épreuves qu’ils rencontrent. 

Il y a des héros qui ont des ego démesurés. Ils peuvent réaliser de grandes choses pour leur gloire, mais demeurent des êtres exécrables qui agissent pour eux-mêmes. Il y en a d’autres qui, sans doute parce qu’ils ont été aimés, offrent spontanément compassion et attention à leurs semblables. Durant la crise de Lac-Mégantic, c’était le plus grand atout de Colette Roy Laroche. 

Durant une crise, il n’y a pas de petites victoires sur nous-mêmes et sur nos limites. Chaque expérience, bonne ou mauvaise, nous permet de tirer des leçons et de nous assurer que le prochain événement semblable sera vécu et appréhendé différemment parce que nous aurons appris de l’expérience précédente. 

Je crois qu’il faut savoir tirer le meilleur de nous-mêmes et bien sûr de celles et ceux qui nous appuient, nous conseillent. Il faut les écouter, les respecter et surtout accepter qu’ils nous bousculent un peu, qu’ils nous tirent vers le haut. Cela demande beaucoup d’humilité. 

Enfin, pour être vraiment au service de nos concitoyennes et concitoyens, il faut les aimer et avoir le cœur à la bonne place, il faut être au service du bien commun, de l’équité et de la justice. Bien sûr, ce rôle impose de prendre des décisions courageuses qui ne plaisent pas toujours, de trancher dans des situations complexes, de garder le cap dans la gestion rigoureuse et responsable des ressources que nous gérons. Mais, si on est incapable de compassion et de sensibilité à l’égard de nos concitoyens, on ne mérite pas d’assumer de telles fonctions. 

C’est parce qu’elle savait naturellement être tout cela qu’il m’a été si facile d’épauler Colette Roy Laroche durant la crise de Lac-Mégantic. 

C’est une femme consciente de ses responsabilités, capable d’être au-dessus de la mêlée quand les circonstances l’obligent tout en demeurant profondément humaine. C’est une femme capable d’attention, d’écoute et de compassion. Un être humain qui a le cœur à la bonne place. 

Le livre que vous tenez entre vos mains raconte une belle histoire, l’histoire d’une femme qui a su relever tous les défis qui se sont présentés à elle. 

Aujourd’hui, quand je pense à mon enfance à Saint-Rédempteur près de la rivière Chaudière, quand je me souviens de nos baignades et de nos excursions de pêche avec mon père, je sais qu’à la source de cette rivière, il y a une ville et son lac majestueux. Je sais que là-bas, si les gens peuvent reprendre espoir, c’est largement grâce au travail d’une grande dame. 

Merci à vous Madame la Mairesse.

Pauline Marois, première ministre du Québec (2012-2014)

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