Isabelle Huppert à New York

Huppert East Side

De Brian De Palma à Julianne Moore, ils viennent tous applaudir Isabelle au théâtre, où elle joue La mère, de Florian Zeller.

Dans la ville des gratte-ciel, c’est elle qui donne le vertige. Depuis un mois et demi, Isabelle Huppert fait salle comble au Linda Gross Theater, et son interprétation dans l’adaptation américaine de la pièce de Florian Zeller La mère enthousiasme la critique new-yorkaise. Elle y campe Anne, une femme abandonnée par son mari et délaissée par ses enfants. Le genre de rôles borderline dans lesquels elle excelle et qui lui valent d’être à l’affiche de Greta, le psycho-thriller de Niel Jordan. L’Amérique voit en elle une « Meryl Streep à la française », les plus grandes actrices de Hollywood, la prennent pour modèle. « Vous nous avez beaucoup appris, confiait Nicole Kidman en s’adressant à elle. Nous suivons vos traces. »

« Une performance saisissante et hypnotique. Impossible de quitter des yeux Mlle Huppert. » « Un véritable tour de force émotionnel et physique. » « Époustouflante. Hallucinante. Une interprétation magistrale… » Du New Yorker au Hollywood Reporter en passant par le New York Times et Variety, l’enthousiasme de la presse, quel qu’il soit, ne la dévie pas de son chemin.

« Toute définition me limite, dit-elle, énigmatique. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est d’être libre. » Brindille qu’aucun vent ne plie, elle se dirige à 18 heures pétantes, comme tous les jours, vers le Linda Gross Theater, sur la 20e Rue, en bon petit soldat. À cinq minutes à pied, exactement, de l’appartement qu’elle occupe à Chelsea depuis plusieurs mois. Baskets blanches, bonnet de laine rose à pompon enfoncé jusqu’aux oreilles. Pendant que le public s’installe, elle est assise, seule, sur un immense canapé blanc. La veille, une spectatrice a voulu à tout prix lui parler. « J’ai vraiment cru qu’elle allait monter sur scène ! » se souvient-elle en riant.

Soir après soir, elle met la barre plus haut.

« Jouer me procure une forme d’ivresse. »

— Isabelle Huppert

Elle boit, fume, se tortille en mini-robe rouge et porte-jarretelles. Le théâtre est son aire de jeu, aussi excitante à New York ou Sydney (Les bonnes, de Genet, avec Cate Blanchett) qu’à Londres (Marie Stuart, de Schiller). C’est la troisième fois, me dit-elle, qu’elle joue en anglais, et elle reconnaît que cela lui demande encore plus de préparation. « La langue de Florian Zeller adaptée par Christopher Hampton est parfois difficile à apprendre. C’est très minutieux, mais le travail ne me fait pas peur. Chaque fois, c’est un petit défi qu’on se lance à soi-même. » Elle n’avait pas vu la pièce à Paris. C’est en la lisant qu’elle s’est décidée. « J’ai senti tout de suite que je pouvais aller très loin dans tous ces états de déséquilibre et d’ivresse, car l’écriture le permet totalement. » Elle insiste : elle joue des états, pas des personnages ; elle vit ses rôles, elle ne les joue pas.

Éternel paradoxe du comédien… Pourquoi aime-t-il tellement changer de peau ? « Je n’ai pas du tout l’impression d’être dans la peau de quelqu’un d’autre, mais bien plutôt dans la mienne ! Ce qui me plaît, c’est d’être à chaque fois sous des regards différents. On n’est jamais regardée de la même façon. »

Est-ce qu’elle pourrait vivre sans jouer ?

« La question serait plutôt : est-ce que je pourrais jouer sans vivre ? » Elle qui fait régulièrement des lectures de L’amant cite une interview de Duras : « Il n’y a pas de roman véritable en dehors de son histoire à soi. Au cœur de l’histoire, il y a moi. » Une affirmation qu’elle pourrait tout à fait faire sienne, me confie-t-elle tout en croquant un cornichon. « Le miracle d’être une actrice est d’être soi. » Un « soi » qui se raconte sous le regard de quelqu’un d’autre.

À part prendre l’ascenseur, elle n’a peur de rien

« Contrairement à ce que j’entends souvent, je ne suis pas une actrice « intellectuelle ». Quand bien même j’en serais une, ce ne serait pas un crime ! Jouer, c’est à la fois physique et intuitif. Disons que je suis une actrice qui pense. »Ses points forts ? « L’obstination et le sens de l’humour. » Ses points faibles ? « J’ai du mal à faire des choix : j’ai envie de tout ! » Infatigable, elle passe sans sourciller des tragédies aux comédies les plus déjantées. Rien ne la gêne ni ne l’embarrasse. « M’exposer ne me pose pas de problème ; interpréter des personnages qui dérangent, encore moins. » Elle assume tous ses choix, si surprenants soient-ils, parce que tous les parcours de vie l’intéressent, comme une façon de mieux comprendre ce que cachent les apparences. Il faut dire qu’à part prendre l’ascenseur, elle n’a peur de rien ni de personne. Quand je lui dis que Spielberg a la même phobie, elle sourit : « Je ne me visualise pas en fonction d’un personnage, mais à travers des rencontres avec des metteurs en scène. Les gens ont souvent des idées préconçues sur les acteurs. En ce qui me concerne, ils ont tendance à garder en mémoire des choses plutôt dures et ce n’est pas mon personnage de Greta, la professeure de piano psychopathe du dernier thriller de Neil Jordan, qui va arranger les choses ! »

Julianne Moore, l’autre rousse flamboyante avec qui, le 16 mars, elle a fêté son anniversaire, mais aussi Rachel Weisz, Kevin Kline, Naomi Watts, Brian De Palma sont venus l’applaudir. Et Woody Allen, qu’elle a eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois. Il était là un après-midi, avec sa femme. « J’ai tout de suite reconnu son rire dans le public. Il m’a dit qu’il avait adoré la pièce, qu’il avait déjà vu Le père à Broadway. » Jessica Chastain et Martin Scorsese ont promis de passer. Le succès.

Huppert est à l’affiche de cinq films cette année, elle est bookée au théâtre pour les trois ans à venir.

Dès son retour à Paris, fin avril, elle commencera à répéter avec Bob Wilson un monologue, Mary Said What She Said, qu’elle jouera au Théâtre de la Ville, puis en tournée dans toute l’Europe. Dans un épisode de la série Dix pour cent, qui fait un tabac aux États-Unis sous le nom Call My Agent, elle interprète une actrice qui tourne plusieurs films à la fois. Son propre rôle. Des échecs ? Elle en a bien sûr connu, comme tout le monde, mais ils ne l’ont jamais arrêtée dans son élan. D’où lui vient cette frénésie, cette voracité ? De la peur de rater quelque chose ? « Non, juste le plaisir et la curiosité. Mais, pour moi, c’est aussi une nécessité. Vu de l’extérieur tout ça a l’air beaucoup plus « imposant » que ça ne l’est vraiment. Je me sens comme une fourmi qui essaie de faire des choses ! » Avec une absolue maîtrise de son métier. Phèdre… On se souviendra longtemps de sa performance à l’Odéon ! Trois heures sur scène. « C’est aussi difficile pour moi de jouer La mère que Phèdre », fait-elle remarquer.

La première fois qu’elle est venue en Amérique, c’était à Richmond, en Virginie, pour L’avare, de Molière. Une débutante qui participait à une tournée dans des universités. Depuis, elle a traversé le pays de long en large, avec ou sans enfants. Pour le tournage de La porte du paradis de Michael Cimino, elle a même passé sept mois dans le Montana. « Et pourtant, m’avoue-t-elle, je ne crois pas au rêve américain. » Ce qui lui plaît par-dessus tout, c’est d’être « ailleurs ». « Je peux me sentir ailleurs tout en restant chez moi. Être actrice, c’est voyager dans des pays imaginaires ou réels, comme en ce moment. » 

Même si elle reste toujours un peu reliée à la France en écoutant du matin au soir France Culture et France Inter sur son téléphone. À New York ou Paris, un de ses grands bonheurs est de flâner le nez au vent. « Je peux marcher pendant des heures en pensant à ceux que j’aime. Même quand on est loin et qu’on croit être seule, on ne l’est jamais vraiment car on reste, dans son cœur, proche de ceux sans qui la vie n’aurait pas de sens. » 

L’actrice s’efface derrière la mère

L’Alliance française de New York lui a consacré une soirée entière : un documentaire d’une heure sur sa carrière suivi d’un entretien avec l’écrivain américain Adam Gopnik, devant un public littéralement sous le charme. Le soir, un dîner d’une trentaine de personnes était donné en son honneur dans une résidence privée de Manhattan. En tailleur-pantalon noir et chemisier blanc, s’amusant du bout de la fourchette avec une mousse aux framboises, elle écoutait poliment mais d’une oreille distraite un invité lui faire des compliments, plus préoccupée, semblait-il, par le retour tardif de ses fils qui revenaient d’un « road trip » d’une semaine en Virginie. Lorenzo, 33 ans, s’occupe de la programmation de deux salles (le Christine 21 et l’Ecoles 21) du Quartier latin ; Angelo, 21 ans, étudie le cinéma au collège Bard, à une heure et demie de New York. Lorsqu’ils ont passé la porte, l’actrice s’est effacée derrière la mère qui, aimante et protectrice, les a serrés dans ses bras. « Ce qui est merveilleux, dit-elle, c’est que malgré leurs dix ans de différence, mes fils s’adorent. » Quand ils ont raconté leur voyage en montrant des photos, Isabelle les a criblés de questions. La semaine précédente, c’était sa fille, Lolita Chammah – elle vient de triompher dans Rabbit Hole au théâtre des Bouffes-Parisiens – , qui était venue lui rendre visite avec son petit garçon. Isabelle a-t-elle la vie qu’elle imaginait à 20 ans ? « Je ne me suis jamais posé ce genre de question. » Elle dort peu, vit dans l’instant. Ou les musées. À Brooklyn, elle vient de voir l’exposition Frida Kahlo, et s’est emballée pour l’artiste suédoise Ilma af Klint au Guggenheim.

Elle admire les actrices en général, et plus particulièrement Bette, Marilyn, Marlene, Julianne, Naomi. « J’aime les voir sur l’écran. » Est-elle chez elle à Cannes ? « Euh… ce n’est pas évident de se sentir « at home » dans l’événement le plus médiatique du monde ! » Vingt de ses films sont passés en compétition, elle a reçu deux prix d’interprétation, elle a été membre puis présidente du jury… Elle qui n’a eu de cesse de dresser un autre écran – de fumée cette fois – entre sa vie et son métier prouve, après tant d’années, qu’on peut être à la fois exposée et invisible. Autant Isabelle, la grande Isabelle, peut être lumineuse, autant elle peut s’effacer. Elle se dérobe comme elle se donne et cache sous son visage lisse un être complexe qui, dans le même sourire, peut vous embrasser ou vous tuer…

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