Ouragan Irma

400 jours de cauchemars

Une dizaine d’heures : c’est tout ce qu’il aura fallu à l’ouragan Irma pour détruire ou endommager 90 % des constructions de Saint-Martin, dans les Antilles françaises. Quinze mois plus tard, la reconstruction est loin d’être terminée. Récit.

Un dossier de Violaine Ballivy

Ouragan Irma

« On a l’impression que ça ne finira jamais »

Saint-Martin — Il y a officiellement 115 nationalités représentées dans la population de Saint-Martin. Quatre langues parlées couramment. Mais un mot qui semble faire l’unanimité : long – « très long »,« trop long », « incroyablement long » – pour décrire l’état de la reconstruction de Saint-Martin, 15 mois après le passage dévastateur de l’ouragan Irma.

« J’ai encore, presque chaque jour, un choc quand je regarde autour de moi et que je croise systématiquement du regard une maison sans toit, une autre détruite, un tas de débris. C’est beaucoup, beaucoup trop long. On a l’impression que ça ne finira jamais », raconte Magali Duranville. Sa fille Calypso, 11 ans, approuve d’un hochement de tête, l’air résigné.

Quand Irma a passé, Magali était en voyage en France. Calypso a dû se réfugier avec son père, son frère, sa sœur et deux chiens dans une petite salle de bains pendant 12 heures avant de sortir constater l’ampleur des dégâts : le toit de la maison avait été arraché et le rez-de-chaussée, complètement inondé. Sa mère est restée sans nouvelles des enfants pendant des jours. « L’horreur », dit-elle.

Sauf que voilà : le cauchemar de la famille n’est pas encore terminé, plus de 400 jours plus tard. Magali Duranville a dû attendre jusqu’en décembre, soit trois mois après la tempête, pour qu’une bâche soit enfin installée sur la maison et limite les dégâts de la pluie. Le toit a été remplacé en mai, mais les travaux de réparation n’ont commencé que le mois dernier. Et la famille ne sera pas encore au bout de ses peines puisqu’elle devra alors déménager à l’étage pour que soit réparé le rez-de-chaussée.

« Il neige souvent dans ma maison : des morceaux de plafond nous tombent sur la tête si on ne fait pas attention où on se promène. »

— Magali Duranville

Et ce cas est très loin d’être unique. Dans certains secteurs, dont Grand-Case et l'Anse-Marcel, on ne parcourt pas 100 mètres sans croiser une maison privée de toit ou de fenêtres, un mur en ruine, un arbre déraciné, un chantier en cours ou à venir : il y a plus de rétrocaveuses et de pelleteuses que dans les rêves les plus fous des gamins. Les autorités de Saint-Martin n’ont pas de données officielles sur l’état de la reconstruction du patrimoine immobilier en général, mais elles remarquent qu’environ 40 % des hôtels seulement ont été remis en état, alors que leur reconstruction rapide était prioritaire, l’économie de l’île reposant essentiellement sur le tourisme.

Écoles surchargées

La situation suscite beaucoup de grogne du côté des parents, des professeurs et des élèves. Irma a détruit trois écoles, sur seize, qui n’ont pas été rebâties. Résultat : même si les effectifs étaient en baisse de 10 % à la rentrée 2018 par rapport à 2017, des établissements qui ont tenu le coup sont surpeuplés. La situation est particulièrement critique à La Cité scolaire, conçue pour 900 élèves, mais qui en héberge 1500 aujourd’hui, après la destruction du collège Soualiga (lequel, ironiquement, devait servir d’hébergement pour les sinistrés en cas de cyclone).

« La cour est trop petite pour tous ces élèves, et encore plus depuis qu’on a commencé à y construire des modules temporaires. Il y a des bagarres : deux élèves ont encore été blessés hier », raconte Dominique Louisy, professeure de français au lycée technique de Saint-Martin et représentante du syndicat des professionnels de l’éducation. Des cours ont été annulés, des enseignants sont partis. Mme Louisy s’inquiète de la valeur des diplômes qui seront décernés.

« L’an dernier, le taux de succès au premier test du bac était de 44 %, alors qu’il est autour de 70 % d’habitude. Au deuxième tour, le taux avait remonté à 82 % ! Je pense que les examinateurs ont été indulgents. »

— Dominique Louisy, du syndicat des professionnels de l’éducation

Mme Louisy relève également que les écoles n’auraient pu accueillir autant d’élèves sommés de redoubler.

Un collectif de parents, d’enseignants et d’élèves s’est mis en place pour faire en sorte que les choses s’accélèrent. « L’école doit être la priorité pour que les enfants ne se retrouvent pas dans la rue », dit Lynn Taylor, porte-parole du regroupement.

Les leçons d’Irma

Il faudra trois ans, environ, pour que Saint-Martin redevienne Saint-Martin, estime Yawo Dzifa Nyuiadzi, deuxième vice-premier ministre de la communauté, responsable du pôle économie et de la reconstruction, un « délai raisonnable » compte tenu de la destruction causée par Irma. « C’est pas mal : on a retrouvé la sécurité alimentaire, la sécurité des personnes. »

Le nombre de chantiers est immense : pas moins de 17 050 sinistres ont été déclarés, dont 7270 maisons – pour une population de 38 000 habitants environ avant Irma. « On manque de main-d’œuvre et les entreprises sont débordées », dit Yawo Dzifa Nyuiadzi. Tous les matériaux doivent transiter par le port de Philipsburg, en partie néerlandais, lourdement endommagé par Irma. Trois des quatre marinas de Saint-Martin ont été mises K.-O.

La lenteur de l’attribution des permis de construire est souvent décriée par la population et les entrepreneurs. « Les permis sont délivrés au cas par cas, explique Yawo Dzifa Nyuiadzi. Nos architectes doivent tenir compte d’un nouveau guide des bonnes pratiques adopté en 2018 pour limiter les pertes de vies humaines », lors du prochain ouragan digne d’Irma, par exemple en construisant des bunkers anticycloniques dans les hôtels ou en évitant les espaces de vie au rez-de-chaussée dans les zones inondables. Le guide des bonnes pratiques contient toutefois des « préconisations » plutôt que des « obligations », et le gouvernement n’a pas encore adopté de plan d’urbanisme ni révisé le plan d’occupation des sols. Et il est hors de question d’interdire les constructions près de la plage. « Notre richesse se trouve au bord du littoral : notre souhait est que cela reste ainsi », Yawo Dzifa Nyuiadzi.

Si certains jugent les nouvelles normes d’attribution des permis trop sévères, d’autres s’inquiètent de la qualité des rénovations effectuées. « On voit beaucoup de gens qui remplacent leur ancien toit de tôle, incliné, par une dalle de béton qu’ils estiment plus résistante sans savoir si la charpente de la maison pourra vraiment supporter un tel poids », remarque Dominique Louisy. Les moyens de reconstruire dans les règles de l’art font aussi souvent défaut : 40 % de la population seulement était assurée. Or, près de 60 % de la population a des moyens financiers limités et reçoit une aide financière du gouvernement.

Devant l’ampleur du chantier en cours et à venir, plusieurs Saint-Martinois ont quitté l’île – jusqu’à 8000 l’auraient fait de façon au moins temporaire l’an dernier. « J’y ai pensé après Irma, et j’y pense encore, mais ce n’est pas facile de partir, dit Magali Duranville. Notre vie est ici. »

« J’ai appelé ma mère après Irma. Elle m’a dit : tu vas pleurer un bon coup, puis tu vas retrousser tes manches et tu vas aller aider les autres, raconte Chantal Thibault, infirmière. Nous sommes Caribéens. Nous avons vécu des cyclones, nous en vivrons d’autres. »

Saint-Martin en bref

Foulée par Christophe Colomb en 1493, l’île de Saint-Martin a tour à tour été colonisée par les Français et les Hollandais, qui se sont partagé l’île en 1648 de façon pour le moins inusitée : placés dos à dos à Oyster Pond, deux coureurs ont été lancés en direction opposée le long de la côte, leur point de rencontre devant définir la ligne de partage de l’île. La légende veut que le Français ait couru plus vite, ce qui explique que cette partie soit légèrement plus grande (53 km2, sur un total de 87 km2), mais on aime aussi raconter, à Saint-Martin, que le Français a été plus rusé, d’abord en invitant judicieusement son rival à un repas bien arrosé de vin rouge la veille de la course – duquel le Hollandais aurait eu du mal à se remettre –, puis en empruntant quelques raccourcis…

Démographie

Saint-Martin…

… est très jeune : 27 % des habitants ont moins de 14 ans, contre 18 % dans l’Hexagone.

… est très multiculturel : en 2015, 30,8 % des résidants de Saint-Martin n’y étaient pas nés.

… dépend essentiellement de l’industrie touristique. Mais le chômage y est élevé : 34,2 % (Rapport annuel 2017, Institution d’émission des départements d’outre-mer). 

… a acquis le statut de Collectivité d’outre-mer, et plus d’indépendance par rapport à la France, depuis 2007.

Ouragan Irma

« Les enfants ont été les grands oubliés »

Saint-Martin — C’est, à première vue, un dessin d’enfant comme les autres. Une maison. Deux bonshommes allumettes que l’on devine être des parents aux côtés de trois autres plus petits, leurs enfants. Mais l’œil tique en remarquant que tout le monde a les pieds dans l’eau, et même le ventre et les épaules, jusqu’au cou. Que la maison n’a plus de toit. Que le ciel a été rempli de dizaines – qui se veulent des milliards – de gouttelettes d’eau. Il y a des choses que le temps met plus de temps à réparer, effacer, comme le passage d’un ouragan de la taille historique d’Irma dans les cauchemars d’un enfant.

« Les enfants ont été les grands oubliés d’Irma », observe Jeremy Watts, directeur de l’organisation Madtwoz Family, qui œuvre à Sandy Ground, l’un des quartiers les plus touchés – et les plus pauvres – de Saint-Martin.

« Après la tempête, les adultes se sont attelés au travail, il y avait tellement à reconstruire, mais il n’y avait personne pour s’occuper des enfants, pas d’école, pas d’adultes. Plusieurs ont été laissés à eux-mêmes. Ils ont beaucoup souffert. »

— Jeremy Watts, directeur de l’organisation Madtwoz Family

Le mur derrière lui est tapissé de dessins d’enfants racontant à leur manière la tragédie d’Irma.

Chantal Thibault, directrice de l’organisme Saint-Martin Santé et infirmière, raconte que dans les semaines suivant la tempête, elle a remarqué une hausse marquée des problèmes de santé chez les enfants des patients suivis à la clinique.« On a vu des enfants régresser, recommencer à faire pipi au lit », dit-elle.

Des équipes de psychologues ont été dépêchées sur place. Chantal Thibault reconnaît la bonne intention, mais émet de sérieuses réserves sur l’efficacité du programme. Notamment parce que les thérapeutes parlaient essentiellement le français, alors que les enfants des quartiers les plus pauvres parlent plus souvent l’espagnol, le créole ou le broken English. « Ce n’est pas dans les habitudes de consulter un thérapeute », ajoute-t-elle.

Comme Jeremy Watts, elle a plutôt misé sur des activités sociales pour apaiser les enfants. On a mis sur pied des cours de yoga, de pilates et de Qi-gong et des ateliers de massage à Quartier d’Orléans, un autre pôle de défavorisation, et des « tea party » où les adolescents peuvent se rassembler pour discuter, ensemble, de leur réalité, autour d’une part de gâteau. Des enfants ont recréé, seuls, un terrain de soccer détruit par la tempête, à partir des retailles de tapis gazon retrouvées dans les décombres. « Petit à petit, la vie reprend son cours », dit-elle.

Mais Jeremy Watts est d’avis que le retour à la normale ne sera vraiment possible que lorsque les stigmates d’Irma auront disparu. C’est pour cela qu’il a entrepris de peindre, avec les jeunes, de grandes fresques sur les murs abîmés. « Les gens pensaient au départ qu’on allait écrire partout “Fuck the police”. On a fait des fleurs, des cœurs. Ce que les jeunes veulent, c’est que ce soit beau autour d’eux. »

Peut-être, aussi, qu’il faudra une autre tempête, avance la mère d’Alizée, 8 ans, rencontrée à L’Anse-Marcel. « Ma fille tremble au moindre coup de vent, encore. J’aimerais qu’il y ait un ouragan de force 1 qui passe à Saint-Martin, sans faire de dégâts ou presque, pour que ma fille apprenne que toutes les tempêtes n’ont pas la force d’Irma. »

Ouragan Irma

Une tempête intense, une île vulnérable

Pourquoi Irma a-t-elle fait autant de dégâts ?

C’est d’abord une question de force : Irma est l’ouragan le plus intense répertorié dans l’Atlantique depuis les années 80, et le plus violent ayant frappé Saint-Martin. Il a maintenu des vents de près de 300 km/h pendant plus de 30 heures et est resté en catégorie 5 pendant trois jours. « Mais c’est aussi une question de vulnérabilité. Les infrastructures et les bâtiments n’étaient pas faits pour supporter une telle force », observe Leticia Hernandez Diaz, professeure au département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’UQAM.

Y aura-t-il d’autres Irma ?

Oui. « On ne peut pas se prononcer de façon 100 % affirmative pour dire si les ouragans seront de plus en plus fréquents, ou plus intenses, ou une combinaison des deux, mais toutes les conditions sont présentes pour que l’activité s’intensifie » à cause du réchauffement climatique, remarque Leticia Hernandez Diaz.

Comment Saint-Martin peut-il se protéger ?

En révisant la façon d’aménager le territoire. « Il y a des zones où l’on ne devrait plus permettre les constructions, tranche Leticia Hernandez Diaz, qui a visité à plusieurs reprises Saint-Martin. Tout le monde veut avoir les pieds dans l’eau, tout le monde veut profiter de la beauté des plages, mais ce n’est pas possible. » Les normes de construction paracyclonique devraient être appliquées avec plus de diligence. « Et il faut que les gens répondent aux avis d’évacuation », martèle-t-elle.

La végétation a-t-elle beaucoup souffert ?

Oui. « Les vents, chargés de sable, de sel et de débris, ont soufflé si fort que la peinture de ma voiture a été arrachée. Je vous laisse imaginer ce qu’il s’est passé pour les arbres, illustre Nicolas Maslach, directeur de la Réserve naturelle nationale de Saint-Martin. La couleur verte n’existait plus après Irma. » Heureusement, la végétation se régénère assez rapidement et les collines de Saint-Martin avaient déjà retrouvé, un an plus tard, leur couvert forestier. La mangrove, qui agit comme un précieux filtre pour les 14 étangs de Saint-Martin et les 85 espèces d’oiseaux qu’ils abritent, aura toutefois besoin d’un petit coup de pouce : on y replantera activement des arbres dès les prochaines semaines pour en accélérer le rétablissement.

Et les animaux ?

Irma n’a pas provoqué d’hécatombe, remarque Nicolas Maslach. « Les petites bestioles sont futées : elles savent se cacher pendant la tempête. » Les oiseaux qui avaient déserté l’île après Irma sont revenus, et on a créé des structures sous-marines pour favoriser la croissance du corail en recyclant du même coup 40 tonnes de débris. Mieux : les tortues ont retrouvé des sites naturels de ponte dont elles étaient privées depuis des années sur les plages lessivées, dégagées des constructions humaines. Nicolas Maslach est même plutôt optimiste pour l’ère « post-Irma ». « Elle a éveillé les consciences », croit-il. Il y a une réelle « prise en compte de la nature dans tous les aménagements sur des espaces naturels sensibles » autorisés depuis le passage de l’ouragan. « C’est juste logique, dit-il. Les assurances ne veulent plus supporter autant de risques. »

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