Opinion Sylvain Charlebois 

INDUSTRIE ALIMENTAIRE
La blockchain, solution miracle ?

Pendant quelques mois, le bitcoin a suscité l’intérêt de l’ensemble des médias de la planète. Même si les choses se calment un peu, la cryptomonnaie a mis en lumière le concept de la blockchain, aussi connu sous le nom de chaîne de blocs.

Bien sûr, cette dernière peut servir dans plusieurs sphères de notre économie : services publics, services de consultation, système de justice, secteur de l’énergie, domaine pharmaceutique et bien d’autres. Il faut cependant se demander si le concept peut vraiment aider le secteur agroalimentaire.

La blockchain est une technologie de stockage et de transmission de données, transparente et sécurisée, fonctionnant sans organe central de contrôle. Elle n’appartient à personne et démocratise l’information.

Prenez comme exemple un aréna de hockey sur glace. Pendant que l’on retrouve l’information, tous les renseignements du système sur la patinoire peuvent être vus par l’ensemble des participants dans les gradins. Les bandes servent à protéger l’information et personne ne peut altérer quoi que ce soit. La patinoire nous offre un portrait exact du secteur, qui transige avec qui, avec quoi, les quantités, la qualité, et tout cela en temps réel. De façon un peu grossière, la blockchain pourrait s’expliquer ainsi.

Pour le secteur agroalimentaire, cette technologie peut apporter son lot de bénéfices. Par exemple, le Canada connaît au-delà de 150 rappels alimentaires par année, tandis que plus de quatre millions de Canadiens souffrent d’au moins une intoxication alimentaire. Normalement, vu notre traçabilité saccadée entre chaque maillon de la chaîne, un rappel exige des jours pour découvrir l’origine d’une éclosion. Avec la blockchain, quelques secondes suffisent. 

Walmart et Carrefour

Walmart, aux États-Unis, a fait quelques projets pilotes ayant fourni des résultats probants. Carrefour, géant de la distribution française, a tout récemment fait l’annonce de son adhésion au concept de la blockchain.

Carrefour mise beaucoup sur cette nouvelle technologie, mais pas uniquement pour assurer une meilleure salubrité et l’innocuité des aliments ; la fraude alimentaire se retrouve dans la ligne de mire du géant français. Pour ainsi dire, les poulets et autres denrées vendus par Carrefour porteront une étiquette avec un « code QR » bien connu du public.

À l’aide d’un téléphone intelligent, le consommateur aura accès à diverses informations inscrites préalablement dans la blockchain par les différents acteurs de la chaîne d’approvisionnement, comme le nom de l’éleveur, l’alimentation que la bête a reçue, la date de l’abattage, le lieu d’emballage, les médicaments utilisés, et plus encore. La transparence crève les yeux et permet de rassurer les consommateurs les plus frileux.

Produits biologiques, commerce équitable, achats locaux, génie génétique : la blockchain permet à l’industrie de faire preuve d’une plus grande intégrité envers les consommateurs.

En Chine, Alibaba évalue aussi la façon dont la blockchain pourrait aider l’entreprise à mieux garantir la qualité et la provenance de ses aliments.

Certaines limites

En revanche, cette technologie n’est pas parfaite et comporte des limites. D’abord, tous les participants au sein d’une chaîne d’approvisionnement doivent y adhérer, sans faute. En effet, la redistribution équitable des pouvoirs au sein de la chaîne est loin d’être assurée. Cela ne relève donc pas du hasard si Walmart et Carrefour sont à l’aise avec la blockchain, puisque ces deux entreprises contrôlent déjà des normes implicites établies au sein de la chaîne. Compte tenu de leur rôle, un producteur agricole ou un transformateur agroalimentaire auraient du mal à imposer leur loi blockchain

Bref, une plus grande transparence rendra certains acteurs plus vulnérables. Toutefois, en ayant plus d’information, les producteurs peuvent mieux reconnaître la valeur de leurs denrées à la récolte et ainsi négocier de meilleurs prix. Mais encore là, le pouvoir au sein de la chaîne reste toujours difficile à contrer.

Il demeure cependant problématique de concilier la confidentialité des transactions et des acteurs faisant partie du système avec le fonctionnement de la blockchain.

Le monde agroalimentaire abonde en façons de faire et en caprices venant d’entreprises souvent familiales. Celles-ci ne veulent pas toujours dévoiler au grand jour leurs secrets, souvent déterminants pour leur avantage concurrentiel. La blockchain ne discrimine personne, et elle existe pour servir le public et la société de manière générale.

L’autre défi pour la blockchain réside dans la qualité des données. Une fois les données insérées dans le système, elles y resteront même si la qualité est plus ou moins fiable. Le concept comporte donc d’énormes limites.

En principe, la blockchain permettra aux consommateurs d’être gagnants seulement si cette technologie permet à l’ensemble des acteurs de la chaîne de mieux collaborer les uns avec les autres. Et là-dessus, ce n’est pas encore très clair.

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