MANUCURE

Un cocktail à surveiller

Ce produit décliné dans une palette de couleurs rivalisant avec l’éventail Pantone n’a rien de bien naturel. On s’en doutait. Ce qu’on ne savait peut-être pas, toutefois, c’est que pour nous faire briller le bout des doigts, certaines marques de vernis à ongles font appel à une gamme de substances synthétiques dont certaines sont connues pour leur toxicité.

Un vernis doit pouvoir durcir rapidement, tenir en place un maximum de temps, s’afficher dans les plus belles couleurs et avoir une odeur tolérable à défaut d’être agréable. Pour ce faire, on n’y échappe pas, solvants, agents plastifiants, parfums et pigments synthétiques doivent inévitablement s’insinuer dans la composition du produit.

Quoi que puissent laisser entendre certaines marques qui se donnent des airs « nature », le vernis 100 % naturel n’existe pas et la version 100 % bio encore moins, confirme Lise Parent, professeure en Sciences de l’environnement à la Téluq, qui s’est penchée sur les cosmétiques dans le cadre des activités du Réseau des femmes en environnement (RQFE).

Dans plusieurs cas, toutefois, des compagnies ont retiré un ou plusieurs ingrédients souvent décriés de leurs formulations, normalement le toluène (neurotoxique), le formaldéhyde (carcinogène) et le phtalate de dibutyle ou DBP (perturbateur endocrinien interdit en Europe mais encore toléré ici) qui font partie du « trio toxique » appelé aussi the big 3.

D’autres ingrédients s’ajoutent toutefois à cette liste de substances montrées du doigt. Y figurent le camphre synthétique, considéré comme potentiellement cancérigène, la colophane, qui serait allergisant pour la peau et les voies respiratoires, les xylène et styrène qui sont susceptibles de provoquer des maux de tête ainsi que des irritations des yeux, du nez, de la gorge et de la peau.

UN TRIO TOXIQUE

LE TOLUÈNE : il donne un fini lisse au vernis. On le soupçonne d’être irritant et d’agir comme perturbateur endocrinien. Ses émanations pourraient endommager le système nerveux et occasionner des maux de tête, des étourdissements et de la fatigue.

LE FORMALDÉHYDE : il agit comme durcisseur dans les vernis. Ses émanations sont susceptibles d’irriter les yeux, le nez et la gorge, et de provoquer des réactions allergiques sur la peau. On le classe dans la catégorie des cancérigènes.

LE PHTALATE DE DIBUTYLE (DBP) : on l’utilise comme solvant et comme plastifiant pour empêcher le vernis de craqueler. Il donne aussi une flexibilité et une brillance au produit. Des études ont toutefois démontré qu’il avait le potentiel d’interférer avec les fonctions hormonales, d’altérer la fertilité et de nuire à la santé de l’enfant à naître.

QUE CONTIENNENT NOS VERNIS ?

Santé Canada encadre les fabricants en fournissant une liste d’ingrédients dont l’utilisation est restreinte ou interdite dans les cosmétiques. Deux substances citées plus haut se trouvent dans le répertoire d’ingrédients à usage restreint, dont le camphre, toléré dans une concentration maximale de 3 %, et le formaldéhyde qui doit être accompagné d’une mise en garde et qui peut être utilisé dans un pourcentage égal ou inférieur à 5 % en ce qui concerne les durcisseurs à ongles.

« Le Canada a adopté une approche fondée sur de solides bases scientifiques et axée sur les risques, nous assure-t-on chez Santé Canada. Cette approche ne tient pas uniquement compte des effets néfastes sur la santé, mais aussi des niveaux d’exposition à partir desquels ces effets sont observés. »

« Tout peut être toxique, selon les dosages. Même l'eau !, renchérit Ariel Fenster, enseignant à l'Université McGill et membre fondateur de l’Organisation pour la science et la société. Pour ma part, je fais confiance à Santé Canada. »

Voilà qui peut nous rassurer. La sonnette d’alarme est toutefois activée du côté de plusieurs intervenants inquiets pour la santé des consommateurs.

« On ne sait pas exactement à partir de quelle dose ces substances sont nocives ni quelle est la synergie entre elles. C’est un peu se mettre la tête dans le sable que de penser qu’on est protégés avec une telle réglementation. »

— Lise Parent, professeure en Sciences de l’environnement à la Téluq

Quelqu’un qui met du vernis de façon régulière devrait-il craindre pour sa santé ? « Difficile à dire dans le cas d’une personne qui en fait un usage occasionnel, mentionne Larissa Takser, qui est professeure à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke. Et difficile de dire si ces substances arrivent à se frayer un chemin à travers la plaquette de l’ongle et dans quelles proportions. »

« Les répercussions de ces ingrédients varient selon les individus et leur stade de développement », croit pour sa part Lise Parent, selon qu’on est enceinte, par exemple, ou en pleine croissance comme c’est le cas des enfants et des adolescentes. Selon Larissa Takser, ceux qui se rongent les ongles auraient également intérêt à ne pas mettre de vernis. « Ils ingèrent une quantité de produits chimiques contenus dans les vernis, sans compter tout un cocktail de substances nocives ramassées ici et là. »

Quant aux travailleurs de l’industrie esthétique qui, selon les produits utilisés, peuvent être exposés à ces substances toxiques en dose importante au quotidien, il ne fait aucun doute pour les deux spécialistes qu’ils mettent ainsi en péril leur santé.

TRADUIRE LES ÉTIQUETTES

Une option à considérer est de se tourner vers des formules qui limitent l’utilisation de produits toxiques. Il faut alors se fier à ce qu’annoncent les marques ou mieux, savoir lire les étiquettes.

Santé Canada exige que les fournisseurs affichent la liste de leurs ingrédients, mais aucun examen n’est fait sur les produits cosmétiques pour s’assurer que leurs composantes sont fidèles à ce qui est annoncé sur l’emballage. Il revient donc aux fabricants et aux importateurs de s’assurer que leurs produits sont conformes aux exigences du Règlement sur les cosmétiques.

Après avoir analysé le contenu de plusieurs vernis, deux études parues en 2012* en venaient à la conclusion que, malgré leurs prétentions, certaines formules contenaient tout de même des substances toxiques, parfois même en quantité supérieure à d’autres marques qui ne s’affichaient pas comme tel.

Car l’inverse est aussi vrai. Depuis que des organisations ont remis en question l’innocuité des vernis à ongles au début des années 80, plusieurs entreprises ont renvoyé leurs produits en laboratoire, sans grand tapage, peut-être pour ne pas attirer l’attention sur ce problème… Ainsi, de grandes marques comme OPI et Revlon ont changé leurs formulations pour exclure des ingrédients plus controversés.

Mais voilà, comme le commun des mortels n’a pas de laboratoire à la maison ou les connaissances nécessaires pour analyser ces produits, il lui faudra, dans le doute, se fier aux étiquettes en espérant que les fabricants ont fait leurs devoirs, ou se tourner vers d’autres sources comme le site Skin Deep, créé par l’Environmental Working Group, qui a recensé et coté près de 70 000 produits de soins personnels vendus aux États-Unis en fonction de leur innocuité (plusieurs étant disponibles chez nous).

* Études réalisées par La Commission européenne et par le California Department of Toxic Substances Control.

ET L’ENVIRONNEMENT ?

Mis à la poubelle, les vernis peuvent contaminer le sol et l’eau, au même titre que la peinture. Pour cette raison, on devrait en disposer de la même façon en les déposant dans un Écocentre qui se charge de la collecte des résidus domestiques dangereux.

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