Revoir nos idées préconçues

Le français est en recul au Québec ? La Charte canadienne des droits et libertés nous fait vivre sous un gouvernement des juges ? Pas vraiment, soutient Michel C. Auger. Dans ce nouvel ouvrage, le journaliste et animateur à ICI Radio-Canada Première s'attaque 25 idées préconçues du paysage politique québécois. 

Mythe n° 1

Le français est en recul au Québec

Pas moins de 94,5 % des Québécois sont capables de soutenir une conversation en français, selon le dernier recensement. Il n’y a jamais eu autant de gens qui parlent français au Québec.

Il y a de grandes chances que vous n’ayez jamais entendu parler de cette statistique parce qu’il y a une véritable industrie du déclin du français au Québec qui utilise d’autres moyens de mesure ne donnant qu’une impression partielle de la situation globale.

Selon les chiffres du dernier recensement (2016), pas moins de 94,5 % des Québécois sont capables de parler français, c’est-à-dire en mesure de « soutenir une conversation », d’après la définition de Statistique Canada.

Cette proportion n’est pas en baisse, elle est en hausse – légère mais réelle – depuis le dernier recensement. Bref, il n’y a jamais eu autant de gens qui parlent français au Québec.

De même, il y a 87,1 % des gens qui utilisent le français à la maison. Là encore, c’est un nombre qui est en faible hausse par rapport au recensement précédent.

Il y a de grandes chances que vous n’ayez jamais entendu parler de cette statistique parce qu’on en a surtout retenu une autre, soit la baisse du poids démographique de la population de langue maternelle française, qui est passé de 79,7 à 79,1 % entre 2011 et 2016.

C’est un vieux débat. Doit-on définir les progrès et les reculs du français en utilisant le nombre de tous ceux qui parlent le français – c’est-à-dire y compris les immigrants dont c’est la langue seconde – ou simplement ceux dont c’est la langue maternelle ?

« Une nation et une culture se définissent par la proportion de sa population qui utilise le français comme langue première, au petit-déjeuner, avec les enfants », écrivait sur son blogue le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, peu après la publication des chiffres du recensement.

Mais si on veut parler de la situation du français au Québec et, en particulier, de l’intégration des immigrants, on doit aussi tenir compte de ceux dont la langue maternelle n’est pas celle de la majorité.

C’était d’ailleurs le but de la loi 101. Faire en sorte que les immigrants s’intègrent à la majorité francophone plutôt qu’à la minorité anglophone et que le français devienne la langue commune et celle qui serait utilisée dans l’espace public. C’est dans ce contexte qu’il faut voir le nombre de 94,4 % des Québécois qui sont capables de converser en français. C’est le signe de l’efficacité de la loi 101.

Il y a d’autres indices qui le démontrent. Ainsi, la proportion de Québécois ayant le français comme « première langue officielle parlée » – c’est-à-dire ceux de langue maternelle française et ceux qui ont appris le français et non l’anglais – est en hausse.

Alors pourquoi parle-t-on si souvent du recul du français au Québec ? Parce qu’on ne retient qu’une seule donnée, soit la langue maternelle. Et, disons-le, il y a une industrie du « déclin linguistique », des experts qui, à force de prédire depuis quelques décennies le recul du français, finissent par trouver des décimales qui le prouveraient.

Par exemple, le nombre de Québécois de langue maternelle française augmente en chiffres absolus, mais leur poids relatif est en baisse en raison de l’immigration.

Mais qu’est ce que ça signifie vraiment ? Essentiellement, qu’il y a de plus en plus de résidents du Québec qui utilisent leur langue d’origine à la maison. Et on ne peut pas légiférer sur la langue que les gens parleront dans leur foyer. Il faut noter que si la proportion de Québécois de langue maternelle française diminue légèrement, c’est aussi le cas pour la proportion de Québécois qui ont l’anglais comme langue maternelle.

Deux observations là-dessus  : d’abord, il est beaucoup plus facile qu’avant  –  avec internet et la télévision par satellite, par exemple – de garder le contact avec son pays d’origine et aussi d’utiliser sa langue maternelle à la maison. Nous ne sommes plus au temps où l’assimilation se faisait très rapidement.

De plus, il faut reconnaître que dans l’esprit des auteurs de la loi 101, l’intégration à la majorité francophone allait d’abord passer par l’école. On visait carrément la deuxième génération. Les enfants allaient contribuer à apprendre le français aux parents.

Le plus grand succès de la loi 101 est justement ceux qu’on a appelés les « enfants de la loi 101 », cette génération – en fait, il y en a plus d’une – de jeunes immigrants qui ont fait leur parcours scolaire en français au Québec.

C’est étonnant qu’on ne veuille pas en parler plus souvent du côté des souverainistes parce que c’est sans doute leur plus belle victoire. Mais il est plus rentable politiquement de parler de recul du français que de son avancement.

C’est, en partie, pour cela qu’il faut relativiser le prétendu échec des programmes de francisation pour les nouveaux arrivants. La première chose qu’un immigrant veut faire en arrivant, c’est trouver un emploi pour nourrir sa famille et pas nécessairement suivre des cours de français. C’est normal et ce n’est le signe d’aucune mauvaise volonté et d’aucun rejet de la société d’accueil. De toute façon, le français ne s’apprend pas uniquement dans les salles de cours, mais aussi au travail, dans la rue ou en parlant avec ses voisins.

Par ailleurs, les gouvernements qui se sont succédé ont une responsabilité dans les difficultés des programmes de francisation. Au tournant du millénaire, c’est un gouvernement péquiste qui avait aboli les centres d’orientation et de formation pour immigrants (COFI) – qui étaient très efficaces – pour confier la francisation à un ensemble peu cohérent de groupes communautaires, de commissions scolaires et d’autres intervenants qui fonctionnaient chacun de leur côté et sans grande reddition de comptes.

Pas étonnant que la vérificatrice générale croie que nous n’en avons pas pour notre argent. Mais la francisation est loin d’être le seul programme gouvernemental dans cette situation…

C’est d’ailleurs pour cela qu’il faut se méfier des solutions faciles, comme penser que plus de loi 101, plus de règlements et plus d’interdictions vont nécessairement se traduire par plus de français. Par exemple, serait-il utile d’étendre les mesures de francisation des entreprises à celles de moins de 50 employés qui n’y sont pas assujetties ? La plupart de ces entreprises sont des PME entièrement francophones et cela les obligerait à s’occuper d’une paperasserie inutile. Sans compter qu’il faudrait une armée de fonctionnaires pour administrer tout cela.

De même, a-t-on pu prouver de quelque façon que de jeunes adultes contraints de faire 11 ans de parcours scolaire en français auraient de meilleures chances de s’intégrer à la majorité francophone si on les obligeait à faire deux ans de cégep en français ?

On peut, bien entendu, verser dans l’anecdotique : on a tous déjà vu un commis de dépanneur fraîchement arrivé et qui ne parlait pratiquement pas un mot de français. Mais les anecdotes ne remplacent pas les faits.

Le fait le plus important, c’est que 94,5 % – soit la presque totalité des Québécois – peuvent aujourd’hui s’exprimer en français.

Si, il y a 40 ans, à l’époque de l’adoption de la loi 101, on avait dit cela à Camille Laurin, il ne vous aurait sans doute pas cru tant le changement qu’il proposait était majeur.

Prétendre que le français recule au Québec alors qu’il n’y a jamais eu autant de gens qui le parlent, c’est dire que la loi 101 a été un échec. Or, elle a été un immense succès dont tous les Québécois ont le droit d’être fiers.

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