MARIO GIRARD

L’intellectuel et la mijoteuse

C’est une vérité de La Palice : les écrivains ont toutes les misères du monde à se frayer un chemin vers le sacro-saint monde des médias. En effet, celui-ci affiche une nette préférence pour les humoristes, les chanteuses récemment séparées et les cuisiniers-vedettes. Abordons ce sujet épineux avec celles (eh oui, c’est un univers féminin) qui sont les mieux placées pour en parler, les attachées de presse du milieu littéraire.

Premier constat : tout le monde s’entend pour dire qu’il est devenu très difficile de décrocher une entrevue pour un auteur ou de faire parler tout simplement de son livre dans un journal, à la radio ou à la télé. Les occasions sont devenues extrêmement rares. Les émissions de radio et de télé qui se consacrent uniquement à la littérature se comptent sur… un doigt de la main. Il s’agit de Plus on est de fous, plus on lit ! présenté tous les jours de la semaine sur Ici Première.

Pour ce qui est de la télévision, plus aucune émission n’est spécialisée en littérature. Depuis le retrait de l’émission Lire sur ARTV, la télé boude le monde des livres. Ils sont d’ailleurs très nombreux à dénoncer le fait que la télévision d’État ait abandonné le livre alors que les trois grands quotidiens de Montréal (La Presse, Le Journal de Montréal, Le Devoir) continuent après des décennies à faire une place aux auteurs dans des sections publiées hebdomadairement.

Il faut donc se tourner vers les rares émissions culturelles multivocationnelles (Esprit critique à la télé, Médium large ou Culture club à la radio) pour espérer décrocher quelques minutes de gloire pour son auteur.

« J’ai l’impression d’être un preux chevalier, m’a dit Jo Ann Champagne, qui œuvre depuis 25 ans dans le domaine des relations de presse et de la littérature. Il faut sans cesse trouver de nouvelles avenues. On demande aux auteurs de faire un show. On veut s’assurer qu’il se passe quelque chose. Vous savez, c’est devenu aujourd’hui une incroyable victoire d’avoir la couverture de son livre dans un magazine. »

Cette opinion est largement partagée par Johanne Paquette et Gabrielle Cauchy, de Dimédia, deux « vétéranes » du monde littéraire avec respectivement 40 et 25 années d’expérience. « Nous sommes dans l’ère de la vedettisation et le monde littéraire en paie le prix, dit Gabrielle Cauchy. C’est très difficile de faire passer un auteur. On a peur de l’inviter à une émission, car on craint qu’il soit plate. On est loin de l’époque où Jean-Pierre Coallier accueillait des auteurs à Ad Lib. »

LES GRANDS MANITOUS DE LA LITTÉRATURE

Johanne Paquette soulève un aspect important : celui de la multiplication des petites plateformes. « Aujourd’hui, on doit composer avec des blogues, des webzines et le monde des réseaux sociaux. Cela a créé une multiplication des plateformes. Auparavant, il y avait quelques grands manitous de la littérature qui avaient un impact incroyable sur le public, je pense à Réginald Martel à La Presse, Jean Éthier-Blais au Devoir, Gilles Marcotte à L’actualité. Il y avait aussi Reine Malo et Georges-Hébert Germain. On ne retrouve plus de critiques qui ont cet impact. Toutes les plateformes ont leur petit pouvoir, mais nous, on doit composer avec beaucoup plus de monde pour parvenir à nos fins. »

Si ces attachées de presse insistent tant sur le rôle des critiques, c’est qu’elles sont catégoriques sur une chose : « Une bonne critique aura toujours un impact plus fort qu’une entrevue avec l’auteur. Le problème, c’est que tout le monde s’improvise critique. Ça a pour effet de diluer l’impact d’une critique faite par un vrai spécialiste de la littérature. »

LA PLACE DE L’INTELLECTUEL

Face à ce désert, j’ai voulu savoir comment l’une des rares tribunes pour les auteurs faisait face aux nombreuses demandes d’attachées de presse. Marie-France Lemaine est la réalisatrice de l’émission Plus on est de fous, plus on lit !. Elle remarque que le milieu littéraire désire qu’on parle du livre d’abord. « Mais comme on accueille aussi des auteurs, on doit faire des choix, c’est sûr. On veut s’assurer que ça soit pertinent. Cela dit, on n’est pas submergés de demandes. On a une équipe de recherchistes qui ont chacun leur secteur. Ça se fait plutôt bien. »

Au cours de la conversation, Marie-France Lemaine aborde un point qui, à mon avis, cerne très bien la situation qui frappe en ce moment le monde littéraire. 

« Cela soulève la question de la place de l’auteur dans la société en général, je dirais même plus, la place des intellectuels. C’est cela qu’on doit questionner. »

— Marie-France Lemaine

Et paf ! Cette vérité sort toute crue. Avec sa dure réalité. Je suis mille fois d’accord avec Marie-France Lemaine. On doit se poser de sérieuses questions sur notre intérêt pour l’intellectualisme, lequel passe souvent par les écrivains, les auteurs de fiction et d’essai. On ne veut pas d’eux, on a peur d’eux. On rit d’eux, on les méprise comme on méprise ceux qui osent s’exprimer dans un français correct.

Le pire, c’est que plus on rejettera la présence des intellectuels, moins on aura d’outils pour les désirer plus tard. Plus on s’éloignera d’eux, moins on aura de chances un jour de rebâtir les ponts avec eux.

Réfléchir, ça demande de l’énergie et des efforts. Réfléchir, ça nous force à remettre des choses en question. Réfléchir, ça nous oblige à nous remettre en question. C’est fatigant, réfléchir. Et c’est plate. Alors, plutôt que de donner la parole à un sociologue qui a consacré des années à développer une pensée dans son domaine et qui accepte de la faire partager au public, on préfère tendre le micro à Marilou qui parlera de son dernier livre de recettes et de ses « petits bonheurs ». C’est tellement plus apaisant. Tellement plus analgésique. Tellement plus unificateur. À go, tous à nos mijoteuses !

FAUT-IL BLÂMER LA TÉLÉVISION D’ÉTAT ?

Le désert médiatique qui s’est créé autour de la littérature et des écrivains est-il surtout imputable à la télévision ? Patricia Pleszczynska, directrice générale, Radio, Audio & Grand Montréal à Radio-Canada, croit qu’on a tort de cibler uniquement ce média. Elle pense qu’il faut aujourd’hui voir les choses autrement.

« Toute l’offensive que nous faisons pour mettre de l’avant la culture, il faut la voir dans son ensemble. Il faut regarder ce que font toutes nos plateformes pour promouvoir la culture, entre autres la littérature. C’est comme cela que nous fonctionnons maintenant. »

Patricia Pleszczynska donne l’exemple des Incontournables, cette liste de 100 livres publiée sur le site web de Radio-Canada. « Ce projet est parti de l’émission Plus on est de fous, plus on lit !, il rebondit à l’émission de Pénélope McQuade, également à ARTV et dans d’autres émissions de radio. On peut parler de littérature autrement. Ça ne doit pas passer obligatoirement par une entrevue avec un auteur. Je pense au club de lecture de Marina Orsini. »

Quand on demande à Patricia Pleszczynska si la moins grande présence des auteurs dans les différentes émissions de télé et de radio de Radio-Canada est liée à la crainte qu’ils soient ennuyants, sa réponse est sans équivoque. « La platitude n’est pas particulièrement l’affaire des auteurs. Il y a des gens plates dans tous les secteurs. La platitude d’un invité n’est pas mesurée à ce qu’il est ou ce qu’il fait. »

COMMENTAIRE DE LARRY TREMBLAY

« La télévision d’État a baissé les bras depuis longtemps. Elle n’est plus qu’une pâle copie de ce qu’elle a été. Elle s’est convaincue que le Québec ne veut et ne peut que rire, cuisiner, potiner. Elle s’est donné comme mission de divertir jusqu’à la mort de toute pensée critique. Pas étonnant que la place de l’écrivain et de l’intellectuel soit réduite à quelques plateformes dans les médias actuels. »

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