Florence Longpré

La beauté du quotidien

L’auteure et comédienne Florence Longpré présentera en janvier, à Télé-Québec, M’entends-tu ?, une série tragi-comique campée dans un milieu défavorisé, qu’elle a scénarisée. Elle y incarne une jeune femme passionnée de musique, en compagnie d’Ève Landry et de Mélissa Bédard. Elle sera aussi l’hiver prochain de la quatrième saison de Like-moi !, dans le rôle de l’inénarrable esthéticienne Gaby Gravel.

Beaucoup de femmes ont travaillé sur ta série, devant et derrière la caméra. Je lisais que la série était à 85 % féminine. Est-ce né d’un désir de donner plus de place à des femmes ?

Non.

C’est un hasard ?

C’est un joli hasard. Le diffuseur et le producteur sont fiers de ça, donc ils mettent ça de l’avant, évidemment ! [Rires] Mais c’est un heureux hasard. Ce sont des personnes avec qui j’avais envie de travailler. Peut-être qu’inconsciemment, le souhait était là. On a pris les meilleurs selon nos besoins et c’est ce que ça a donné !

Tu as eu envie de dépeindre un milieu qu’on ne voit pas souvent à la télévision…

Oui. On a eu la chance, grâce à Télé-Québec, de pouvoir faire une recherche anthropologique. On a eu un budget pour aller sur le terrain, interroger des policiers, des commerçants, des gens de la rue, des intervenants. On a fait des heures d’entrevues qui ont vraiment influencé l’écriture. Et on s’est rendu compte de quelque chose qui m’émeut chaque fois que j’y pense. Le schéma « pauvreté-violence-pauvreté intellectuelle-toxicomanie » – ces facteurs qui s’influencent souvent de génération en génération –, peut être transcendé par la découverte d’une passion. Que ce soit l’art, le chant, la musique, le sport, les mathématiques. Souvent grâce à un professeur inspirant qui a fait confiance à son élève… J’ai tellement trouvé ça beau et important.

Crois-tu que le fait d’avoir fait cette recherche anthropologique et d’être allée sur le terrain empêchera qu’on t’accuse de parler de ce que tu ne connais pas intimement ?

Sans doute que je vais me le faire dire ! À ça, j’ai envie de répondre que je suis comédienne depuis des années…

Et donc que tu as été pauvre…

Haha ! Oui, je l’ai été. Mais, je ne viens pas du tout d’un milieu défavorisé. Pour moi, comme pour toi sans doute, approfondir un sujet est ce qui nous permet ensuite d’en parler. Tu deviens le transmetteur. Je suis morte plusieurs fois au théâtre, mais je ne suis jamais morte dans la vie ! [Rires] Je suis capable de me mettre à la place de mon prochain. La série parle aussi de racisme et il y a des auteurs qui se sont greffés au projet en cours de route, comme Nicolas Michon, qui est d’origine coréenne. Il est né ici, mais il se fait encore dire « retourne dans ton pays » ! Il y a des phrases de la série qu’il s’est fait dire textuellement. Ce que moi, je n’ai pas vécu personnellement, non…

Je blaguais sur le fait que les artistes ne sont pas tous riches, malgré ce que certains peuvent en penser en regardant la télé. Cette semaine, il y a eu une polémique autour d’un ancien acteur du Cosby Show qui travaille comme emballeur dans une épicerie aux États-Unis. Il a été photographié et on s’est moqué de lui sur les réseaux sociaux. Parce qu’il doit gagner sa vie comme tout le monde…

Je trouve ça terrible ! Il n’y a rien de honteux à ça. En ce moment, je gagne très bien ma vie, mais pendant huit ans, en sortant de l’école, je vivais sous le seuil de la pauvreté. Je ne suis pas à plaindre, mais il y a certainement une insécurité qui vient avec ce métier-là. Tout peut s’écrouler du jour au lendemain.

Et ce n’est pas pour tout le monde que ça débloque au départ…

On se demande tous au début si on a raison de s’acharner dans un métier qu’on ne réussira peut-être jamais à faire.

Est-ce que les choses ont vraiment décollé pour toi avec Like-moi ! ?

J’étais connue au théâtre, mais pas tant que ça non plus. Non seulement Like-moi ! est un tournant dans ma carrière, mais je dirais que ça s’est vraiment passé au gala Les Olivier. Le lendemain de Gaby Gravel aux Olivier, j’ai reçu 120 appels. Mon agente a mis trois jours à faire le suivi !

Ce fut un tremplin incroyable.

C’est drôle parce que je ne connaissais pas vraiment Les Olivier. Je ne viens pas du milieu de l’humour ! C’était l’année de la contestation de la censure en plus. J’ai compris que c’était beaucoup plus gros que je pensais et je tremblais de peur en coulisses. J’avais les genoux qui claquaient et un technicien avait pitié de moi ! J’ai utilisé ma propre nervosité pour faire mon numéro.

C’était celui où tu disais à François Morency que ta mère le trouvait de son goût…

Oui ! J’avais demandé à Marc Brunet d’adoucir le texte parce que je trouvais ça trop méchant ! J’arrêtais pas de le traiter de has-been ! Je ne maîtrisais pas encore le pouvoir de ce personnage-là, à quel point on pouvait aller loin. Je lui disais qu’il est laid ! Ça n’a pas de bon sens !

J’ai lancé des fleurs ce soir-là sur Twitter à Marc Brunet pour ce personnage fabuleux et certains m’ont reproché de sous-estimer ton apport au personnage. Dans quelle mesure Gaby Gravel est-elle une créature hybride ?

En audition, je ne savais pas trop comment la jouer. Moi qui ai un passé très timide et maladroit, c’est vraiment mon clown, ce personnage. Et oui, ça ne paraît pas, mais il y a vraiment une recherche dans la voix, la gestuelle, le dosage de tout ça. C’est très méticuleux !

Comme auteure, de travailler à la télé avec un Marc Brunet, ou au théâtre par exemple avec une Fanny Britt – je t’ai vue dans Hurlevents, qui était excellente –, est-ce plus intimidant ou inspirant ?

J’ai des maîtres devant moi ! Ce sont des gens que j’admire immensément. Et sans doute que ça laisse des traces. Je pense qu’on vole des choses à plein de gens qui ont du talent et de l’expérience. C’est certainement une inspiration. Mais aussi, et c’est peut-être un défaut, quand j’entre dans le travail, je ne vois plus ça. Je deviens critique, je questionne, je remets en question.

Tu n’es pas complaisante…

Non. Surtout dans la création, parce qu’il n’y a pas de pardon, même pour le meilleur auteur ou la meilleure actrice du monde. On se dit les choses franchement. Ça peut parfois être confrontant, mais c’est comme ça qu’on travaille et qu’on avance. Je ne pense pas qu’il faut mettre de gants blancs dans la création.

As-tu des craintes, avec ta série, que l’on t’accuse de caricaturer les milieux défavorisés ?

Oui. Mais, on a tellement mis d’amour et de sueur là-dedans, que même si on a ridiculisé quelque chose, c’est vraiment inconsciemment. On a essayé d’être le plus prudent possible, de le faire avec délicatesse et bonté. En même temps, il y a des choses qui sont risibles. Il y a des choses qui n’ont pas de bon sens. Ce serait plate de passer à côté de ça ! On n’est pas dans Les Bougon non plus. Vraiment pas. Mais ce sont des personnages qui, souvent, prennent de mauvaises décisions à répétition. On ne les a pas protégés. Ce sont des filles attachantes, mais elles ne sont pas lisses, pas propres.

Tu as dit d’ailleurs que cette série avait été écrite en réaction au fait que la télévision québécoise est souvent trop lisse et trop propre…

Ça me dérange beaucoup. Je n’ai rien contre ce qui se fait à la télé. Je suis une amoureuse de notre télé. J’écoute tout ce qui se fait. Mais, ça me dérange que ce soit si peu proche de la réalité parfois. J’aime le quotidien. J’ai envie de le rendre grandiose. Il n’est pas nécessaire qu’il se passe tant de choses pour que ce soit intéressant. Je nous trouve tous déjà intéressants.

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