Chronique

Le gars de personne

La première fois que j’ai entendu la chanson Fille de personne d’Hubert Lenoir, c’était dans une SAQ. « Hey, perds pas ton temps, t’es pas la fille de ton père, même pas celle de ta mère, de personne… » J’ai « shazamé » sur-le-champ. Ce fut le coup de foudre pour le disque. Et surtout pour l’artiste.

Hubert Lenoir est l’une des plus belles choses qui soient arrivées à la musique québécoise depuis fort longtemps. D’abord ce son qui, comme la fille de la chanson, n’appartient à personne. C’est de la pop, de la maudite bonne pop. Mais c’est aussi une attitude et une manière d’être qui ne laissent personne indifférent. Hubert Lenoir a présentement l’effet d’une ampoule multivitaminée dans le monde de la musique. Et ça fait du bien.

Lors de ses trois dernières prestations télévisuelles (Le show de Rousseau, Les échangistes et La voix), il a fait mouche. Affichant un look qu’on n’associe pas souvent à celui d’un homme (bottillons à talons hauts, yeux maquillés, boucles d’oreilles, chemisier noué à la taille), il donne l’impression d’avoir fouillé dans les tiroirs de sa meilleure amie.

Chez Stéphane Rousseau, il a chanté devant une Sarah-Jeanne Labrosse complètement ébahie. Aux Échangistes, il a interprété Si on s’y mettait (qu’il reprend sur son disque) avec un Jean-Pierre Ferland qui semblait être dépassé par les événements. À La voix, il a taquiné un Éric Lapointe visiblement sonné et il a subjugué le public quand, à la fin de son numéro, il a dévoilé le tatouage d’une fleur de lys sur l’une de ses fesses.

Si Hubert Lenoir (Chiasson de son vrai nom) débarque dans notre univers tel un jack-in-the-box, il faut savoir qu’il roule sa bosse depuis plusieurs années. Il a fait ses premières armes avec The Seasons, un groupe qu’il a formé avec son frère Julien et deux copains. En 2015, ma collègue Émilie Côté avait eu l’excellente idée de réaliser une vidéo pour La Presse+ avec les quatre membres au mythique Roy Jucep de Drummondville.

Ce goût de l’excentricité s’est exprimé à l’adolescence quand, dans son Beauport natal, Hubert Lenoir a pris l’habitude d’aller à l’école en s’habillant avec des vêtements féminins. Évidemment que le garçon se faisait traiter de tapette et de plein d’autres choses. Qu’a appris le jeune Hubert de cette expérience ? Tout simplement que, dans la vie, il faut se défendre et dire « fuck off », a-t-il déclaré récemment à une journaliste d’Urbania.

« C’est important de ne pas suivre les règles, a-t-il confié à la même journaliste. Jeune, j’étais petit et laid. Je prenais du Ritalin. J’avais un déficit d’attention. J’ai décidé d’être moi-même. »

Et aujourd’hui, que répond-il à ses détracteurs ? Exactement la même chose. Dimanche dernier, après sa prestation à La voix, même si la grande majorité des commentaires à son sujet était dithyrambique sur les réseaux sociaux, certains ont écrit des choses édifiantes comme : « C’est quoi ça tabarnak ! Un gars ? Une fille ? Quel style de tarlouze ? » Ces commentaires donnent envie à Hubert Lenoir d’en remettre.

En 2017, l’auteur-compositeur s’est offert un moment d’arrêt. C’est là, en compagnie de sa blonde, l’auteure Noémie D. Leclerc, que l’idée d’un projet multidisciplinaire a germé. Darlène a pris la forme d’un disque pour Hubert, d’un roman pour Noémie et d’un film et d’illustrations pour Gabriel Lapointe.

Hubert et Noémie ne cachent pas leur amour pour la culture populaire, ils n’ont pas honte de dire qu’ils adorent Denis Lévesque. Hubert vient d’une famille de gauche, Noémie, de droite. C’est avec ce bagage qu’ils ont imaginé, chacun à leur façon, l’histoire de Darlène, une jeune désœuvrée qui tente de sortir du cadre morne dans lequel elle a grandi.

Ce disque procure tout un essor à Hubert Lenoir. Depuis quelques semaines, sa tignasse bouclée est devenue la plus célèbre du Québec. Le 12 juin prochain, dans le cadre des FrancoFolies, il va offrir son premier spectacle en territoire montréalais. Ça devrait chauffer.

L’attitude provocante et les looks affriolants d’Hubert Lenoir nous font réaliser que ça faisait une éternité qu’un gars avait osé sortir du lot. Les hommes se sont certes libérés dans la vie de tous les jours, mais soyons honnêtes, l’audace n’est pas courante chez l’Homo quebecus artistus. Cela se résume pas mal à une barbe et à un pantalon roulé au-dessus de la cheville.

Petit et frêle, Hubert Lenoir n’hésite pas à exhiber son torse en scène. C’est ça qu’on aime chez lui : ce cran pour assumer ce qu’il a envie d’être. Alors qu’il n’y a pas une journée qui passe sans qu’on parle de décrochage, de suicide ou d’intimidation chez les jeunes qui font face à des standards de plus en plus exigeants, Hubert Lenoir nous dit qu’il faut parfois savoir répondre par un « fuck off » bien senti.

Cesser de vouloir plaire à tout prix, cesser de vouloir séduire au premier regard, cesser de vouloir être comme tout le monde… C’est ce que symbolise Hubert Lenoir. On aura toujours l’air plus tapette que les autres, on aura toujours un plus gros cul ou un plus gros ventre que les autres, on sera toujours plus con, plus vieux, plus jeune, plus chauve, plus petit ou plus straight que les autres.

« Hey, perds pas ton temps, t’es pas la fille de ton père, même pas celle de ta mère, de personne… »

On n’est le gars ou la fille de personne. On n’est qu’à soi-même. Hubert Lenoir l’a compris du haut de ses 23 ans et de ses bottillons à talons hauts.

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